La complexité comme mode d’être
1972. Gentle Giant publie Octopus, son quatrième album. Le groupe est une anomalie dans le paysage musical de son époque : trop complexe pour le rock mainstream, trop accessible pour l’avant-garde pure, trop varié pour être rangé dans une seule case du rock progressif. Derek Shulman, Ray Shulman, Phil Shulman, Kerry Minnear, Gary Green et Malcolm Mortimer forment un ensemble de six musiciens qui jouent collectivement une trentaine d’instruments et dont les compétences couvrent la voix, les cordes, les cuivres, les claviers et les percussions.
La marque de fabrique de Gentle Giant est le contrepoint vocal : plusieurs voix qui chantent des lignes mélodiques différentes simultanément, comme dans un madrigal de la Renaissance ou une fugue de Bach. Cette technique, rarissime dans le rock des années 1970, donne à leur musique une texture polyphonique qui n’a pas d’équivalent dans le genre. Sur Octopus, elle est utilisée dans presque chaque pièce, parfois de façon évidente, parfois comme une structure sous-jacente qui soutient la surface mélodique sans s’imposer.
Les frères Shulman sont le coeur du groupe : Derek chante avec une voix de ténor claire et flexible qui peut monter très haut et descend avec élégance. Ray joue du violon et de la basse. Phil Shulman, qui quittera le groupe après cet album, ajoute une couleur supplémentaire avec son saxophone et ses cuivres. Ensemble, les trois frères créent un choeur interne qui est l’âme sonore du groupe.
Ce qui distingue Gentle Giant de ses contemporains progressifs, c’est le refus total de la facilité. Yes avait des riffs immédiatement mémorables. Genesis avait « Supper’s Ready » avec sa progression émotionnelle évidente. Gentle Giant n’offre aucun de ces points d’accroche faciles : leur musique demande une réécoute, elle révèle ses beautés progressivement, elle ne se donne pas au premier contact. C’est une qualité rare et un défaut commercial évident.
Gentle Giant avait une façon de travailler les arrangements vocaux a cappella qui était entièrement singulière dans le rock de l’époque. Ils construisaient des contrepoints vocaux a plusieurs voix qui rappelaient les compositeurs de la Renaissance – Thomas Tallis, William Byrd – mais dans un contexte rock qui donnait a ces architectures polyphoniques une dimension physique et une urgence que la musique ancienne n’avait pas. Ces moments vocaux sont parmi les plus beaux de tout Octopus.
L’héritage de Gentle Giant est disproportionné par rapport a leur succès commercial. Des groupes comme Mr. Bungle et les musiciens de rock avantgardiste des décennies suivantes citent régulièrement Gentle Giant comme influence. La complexité rythmique et harmonique qu’ils exploraient dans les années soixante-dix a ouvert des voies que d’autres ont suivies bien après leur dissolution en 1980. Octopus est l’album par lequel commencer cette exploration.
Knots et la psychiatrie mise en musique
Knots est peut-être la chanson la plus emblématique d’Octopus et l’une des plus singulières de tout le rock progressif. Elle est basée sur le livre du même nom du psychiatre écossais R.D. Laing, publié en 1970, qui explorait les cercles vicieux de la communication humaine à travers des poèmes en prose. Laing décrivait les paradoxes de la conscience et de la communication : « Si je ne sais pas que je ne sais pas, je crois que je sais. Si je sais que je ne sais pas, je veux savoir. » Gentle Giant a pris ces constructions logiques et les a transformées en musique vocale, avec plusieurs voix qui chantent simultanément des thèmes contradictoires.
Le résultat est à la fois intellectuellement stimulant et étonnamment émotionnel. Ce n’est pas de la musique à programme froid et calculé. Les thèmes de Laing sur l’aliénation, l’incompréhension, les nœuds de la communication humaine, touchent à des réalités émotionnelles universelles. Gentle Giant les traite avec une musicalité qui transcende l’exercice cérébral.
The Advent of Panurge ouvre l’album avec une pièce dérivée du Tiers Livre de Rabelais, ce texte du seizième siècle où Panurge cherche à savoir s’il doit se marier ou non et consulte tous les oracles possibles sans jamais trouver de réponse claire. La richesse des sources littéraires de Gentle Giant est caractéristique : ils lisaient Rabelais, R.D. Laing, et la mythologie médiévale avec la même gourmandise que leurs contemporains lisaient les comics ou regardaient la télévision.
L’art de ne pas se répéter
Kerry Minnear aux claviers est l’architecte harmonique du groupe. Son jeu de piano, de clavecin, de vibraphone et de Mellotron donne aux arrangements cette diversité de timbre qui empêche la musique de Gentle Giant de jamais sonner de façon prévisible. Il compose aussi une partie du répertoire et apporte une formation musicale classique très sérieuse qui se perçoit dans la sophistication des progressions harmoniques.
Gentle Giant n’a jamais été populaire au sens commercial du terme. Leur musique demandait trop à l’oreille ordinaire, trop de concentration, trop d’acceptation de la complexité. Mais ils ont eu une audience fidèle et durable, composée de musiciens, de mélomanes exigeants et de tous ceux qui aiment que la musique les surprenne à chaque écoute. Octopus est particulièrement apprécié dans cette catégorie : il a la densité et la richesse d’une oeuvre qui révèle toujours quelque chose de nouveau après dix, vingt, cent écoutes.
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