Supper’s Ready et l’épopée impossible
Octobre 1972. Genesis publie Foxtrot, son quatrième album studio. La formation est celle qui va définir le rock progressif pour les générations suivantes : Peter Gabriel au chant et à la flûte, Tony Banks aux claviers, Steve Hackett à la guitare, Mike Rutherford à la basse et à la guitare, Phil Collins à la batterie. Cinq musiciens de formations et de sensibilités différentes qui ont trouvé dans ce groupe un espace pour exprimer une vision musicale collective d’une ambition extraordinaire.
Supper’s Ready est la pièce centrale de l’album et l’une des oeuvres les plus ambitieuses du rock progressif. Vingt-deux minutes et cinquante-quatre secondes divisées en sept sections qui racontent une histoire complexe mêlant la mythologie chrétienne, l’Apocalypse selon Saint Jean, une rencontre surréaliste entre Peter Gabriel et sa femme Jill, et une exploration musicale de l’état entre le rêve et l’éveil. La chanson commence avec une ballade acoustique d’une douceur presque pastorale, Lover’s Leap, et se termine dans les lumières et le tonnerre de As Sure as Eggs Is Eggs (Amen Chorus). Entre les deux, il y a du jazz, du folk, du rock épique, de la musique de chambre, et des moments de silence qui valent des discours entiers.
Peter Gabriel est un performeur scénique unique en son genre. Il avait commencé à développer ses personnages de scène pour les tournées précédentes, apparaissant en tête de fleur, en vieillard, en créature mythologique. Pour Supper’s Ready en concert, il développe une suite de costumes et de transformations qui font de chaque représentation un événement théâtral autant que musical. Genesis sur scène en 1972-73 n’est pas seulement un groupe de rock. C’est un spectacle total.
La façon dont Genesis composait ses albums a cette période mérite d’etre expliquée : le groupe travaillait ses chansons de façon collective, dans des sessions de répétition longues et intenses ou les idées de chacun étaient testées, modifiées, combinées avec les idées des autres. Ce processus lent et parfois épuisant produisait des compositions d’une densité et d’une cohérence qu’on ne pouvait pas atteindre par la composition individuelle. Chaque chanson était le fruit de plusieurs cerveaux et plusieurs sensibilités musicales reconciliées.
Phil Collins a cette époque est encore le batteur. Mais on entend déja dans sa façon de jouer les qualités qui feront plus tard sa carrière solo : une sensibilité mélodique exceptionnelle (il chante en frappant, ses phrasés à la batterie ont une dimension vocale qu’on identifie rétrospectivement), une capacité a soutenir des structures complexes sans jamais les rigidifier, et une finesse dans les transitions qui donne aux chansons de Foxtrot leur fluidité meme quand les changements de tempo et de métrique sont radicaux.
Steve Hackett, qui avait rejoint Genesis en 1971, apporte a Foxtrot une dimension guitaristique qui élargit les possibilités sonores du groupe. Ses harmoniques naturels – des sons cristallins produits en touchant la corde sur les noeuds – sont devenus l’une des signatures sonores du rock progressif britannique. Sur Foxtrot, il les utilise avec une discrétion et une justesse qui montrent un guitariste qui préfère l’effet juste a l’effet spectaculaire.
Watcher of the Skies et l’introduction au Mellotron
Watcher of the Skies ouvre l’album avec l’une des introductions les plus célèbres du rock progressif. Tony Banks joue un accord de Mellotron qui s’étend et se transforme pendant plus d’une minute avant que les autres instruments n’entrent. Le Mellotron est un instrument magnétique qui joue des bandes préenregistrées d’orchestres de cordes, de flûtes, de choeurs : une sorte d’orchestre en boîte qui donne aux claviers rock une dimension orchestrale sans recourir à de vrais orchestres. Genesis est parmi les groupes qui ont utilisé le Mellotron le plus efficacement dans les années 1970.
Steve Hackett sur cet album est encore dans une position de relatif effacement derrière la personnalité scénique de Gabriel et la virtuosité pianistique de Banks. Mais ses contributions sont essentielles : Horizons, une pièce de guitare acoustique solo de moins de deux minutes, est un bijou de précision et d’élégance qui montre qu’Hackett avait une sensibilité musicale propre, influencée par les guitaristes classiques espagnols autant que par le rock. Cette pièce minuscule est parfois la chose dont on se souvient le plus longtemps après l’écoute de Foxtrot.
Get ‘Em Out by Friday est une chanson narrative avec plusieurs personnages, un genre de petit théâtre musical que Genesis avait développé comme une de ses signatures. Gabriel jouait les personnages avec des changements de voix et de timbre. Banks et Rutherford construisaient la musique autour de ces récits avec un sens du drame qui devait autant à Brecht qu’aux Beatles.
La pochette de Paul Whitehead
La pochette de Foxtrot, peinte par Paul Whitehead qui avait déjà travaillé sur les deux albums précédents, montre une femme en robe de soirée et renard rouge sur une falaise au-dessus de la mer, avec des tanks et des sous-marins à l’arrière-plan. C’est une image surréaliste qui refuse toute lecture littérale mais qui a une logique onirique immédiate. Whitehead et Genesis partageaient un goût pour les images qui provoquent le sens sans le prescrire.
Foxtrot est l’album où Genesis trouve définitivement son identité. Les albums précédents cherchaient. Celui-ci affirme. La combinaison de la narration théâtrale de Gabriel, de la construction harmonique de Banks, de la précision rythmique de Collins, de la sensibilité mélodique d’Hackett et de la flexibilité de Rutherford produit quelque chose d’irremplaçable. Quand Gabriel quittera le groupe en 1975, tout changera. Mais Foxtrot restera le monument de ce que cette formation particulière pouvait faire à son meilleur.
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