Genesis, We Can’t Dance : la machine à tubes FM au sommet
Il y a longtemps que Genesis n’est plus le groupe de rock progressif aventureux de ses débuts. Dans les années quatre-vingt-dix, la formation est devenue une redoutable machine à fabriquer des tubes pour les radios FM, portée par le succès planétaire de son chanteur et batteur, Phil Collins. « We Can’t Dance », publié en 1991, s’inscrit pleinement dans cette logique, dans la lignée directe de l’album « Invisible Touch » qui avait conquis la planète. Une collection de chansons efficaces et lisses, taillées pour le succès.
Le trio est désormais bien rodé, réduit à son noyau dur. Phil Collins au chant et à la batterie, Tony Banks aux claviers, Mike Rutherford aux guitares et à la basse. Ces trois piliers, qui se connaissent par coeur après des décennies de collaboration, fonctionnent comme une mécanique parfaitement huilée, capable de produire des morceaux d’une efficacité redoutable. Le savoir-faire est total, la maîtrise absolue.
Les fans de la première heure désorientés
Inutile de le cacher, les amateurs du Genesis des origines, celui de Peter Gabriel et des longues suites progressives, ne s’y retrouveront évidemment pas. L’époque des fresques épiques, des concepts ambitieux et des morceaux à tiroirs est révolue depuis longtemps. Le groupe a fait le choix de la chanson pop, du format radio, de l’efficacité immédiate, abandonnant les complexités d’antan au profit d’une accessibilité maximale.
Ce virage, amorcé dès la fin des années soixante-dix, est désormais pleinement assumé. Genesis ne cherche plus à impressionner les puristes, mais à séduire le plus large public possible. On est totalement dans la lignée de la carrière solo de Phil Collins, qui connaît à l’époque un succès vertigineux, vendant des millions de disques à travers le monde. Le Genesis de 1991 est, en quelque sorte, une extension de cet empire commercial.
Une réussite commerciale indéniable
Quoi qu’on pense de cette évolution, le résultat est là, implacable. « We Can’t Dance » est un immense succès, porté par une série de singles parfaitement calibrés. « No Son of Mine », avec son riff sombre et son sujet grave, ouvre les hostilités. « I Can’t Dance », au groove désinvolte et à l’humour bienvenu, devient un tube planétaire, accompagné d’un clip mémorable où le trio se moque gentiment des codes du rock. « Jesus He Knows Me » épingle avec ironie les télévangélistes américains.
L’album sait aussi se faire plus tendre, avec des ballades comme « Hold on My Heart », taillées pour les programmations radio les plus consensuelles. Cette alternance de morceaux rythmés et de chansons douces, cette variété maîtrisée, assure au disque une large audience. Chaque public y trouve son compte, des amateurs de pop entraînante aux adeptes de slows romantiques. Le ciblage est parfait, presque scientifique.
La fin d’une ère
Avec le recul, « We Can’t Dance » prend une dimension particulière dans l’histoire du groupe. Il s’agit en effet du dernier album studio de Genesis avec Phil Collins, qui quittera bientôt la formation pour se consacrer pleinement à sa carrière solo. Cet album referme donc un chapitre majeur, celui de l’âge d’or commercial du groupe, cette période où Genesis régnait sur les ondes du monde entier.
On peut regretter le Genesis aventureux des débuts, déplorer ce glissement vers une pop calibrée et sans grande prise de risque. Mais il faut aussi reconnaître le métier consommé de ces trois musiciens, leur capacité à produire des chansons immédiatement mémorables, leur sens infaillible de la mélodie efficace. « We Can’t Dance » n’est peut-être pas un disque pour les puristes, mais c’est un modèle de pop FM parfaitement exécutée.
D’un Genesis à l’autre
L’histoire de Genesis est celle d’une métamorphose stupéfiante, peut-être l’une des plus radicales qu’un groupe majeur ait jamais connue. Du collectif de rock progressif des années soixante-dix, mené par un Peter Gabriel costumé en fleur ou en vieillard, capable de longues suites conceptuelles et d’envolées instrumentales vertigineuses, à la machine à tubes FM des années quatre-vingt-dix, le chemin parcouru donne le vertige. Peu de formations ont su, ou voulu, opérer une mue aussi complète tout en conservant le même nom.
Ce parcours suscite encore aujourd’hui des débats passionnés parmi les amateurs. Les uns déplorent une trahison des idéaux artistiques originels, une soumission aux lois du marché. Les autres saluent une capacité d’adaptation, un sens du renouvellement qui a permis au groupe de traverser les décennies en restant pertinent. « We Can’t Dance », aboutissement de la seconde période, cristallise ces tensions. Il est à la fois le sommet commercial d’un Genesis transformé et le chant du cygne d’une formation qui allait bientôt perdre son chanteur emblématique et une grande partie de son aura.
Réécouté aujourd’hui, « We Can’t Dance » témoigne d’une époque où une poignée de groupes dominaient les ondes mondiales avec une efficacité industrielle. Ses tubes, gravés dans la mémoire collective d’une génération, continuent de tourner sur les radios nostalgiques. C’est l’aboutissement d’une longue mue, le point culminant du Genesis commercial, avant que le départ de Phil Collins ne marque la fin d’une ère glorieuse. Un disque de son temps, redoutablement efficace.
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