Les océans topographiques
Décembre 1973. Yes publie Tales from Topographic Oceans, double album de quatre compositions, chacune occupant une face entière du vinyle, et pousse l’ambition du rock progressif jusqu’à ses limites les plus extrêmes. Jon Anderson, lors d’une tournée au Japon, avait lu une note de bas de page dans un livre d’Yogananda qui décrivait les quatre shastras, scriptures sacrées de la tradition védique. Cette note avait inspiré le concept de l’album : quatre pièces musicales correspondant aux quatre aspects de la connaissance sacrée telle que la décrivait cette tradition.
Steve Howe et Anderson co-composent les quatre pièces, qui durent chacune entre dix-huit et vingt minutes. Alan White, qui a remplacé Bill Bruford à la batterie, joue avec une puissance et une adaptabilité remarquables dans des structures musicales qui changent de tempo, de métrique et d’atmosphère de façon constante. Rick Wakeman joue ses claviers avec l’étendue totale de son répertoire instrumental : Moog, Mellotron, orgue Hammond, piano, clavecin, tous intégrés dans des arrangements qui ont plus en commun avec la musique contemporaine qu’avec le rock conventionnel.
The Revealing Science of God (Dance of the Dawn) ouvre l’album avec une longue introduction orchestrale qui installe progressivement l’atmosphère cosmique et spirituelle de l’ensemble. Le passage de la douceur initiale à la section de groupe complète est l’un des plus impressionnants de la discographie de Yes, une montée en puissance collective qui dit immédiatement que cet album ne jouera pas les règles habituelles.
La controverse et ses raisons
L’accueil de l’album par la presse musicale est divisé, avec autant de défenseurs enthousiastes que de critiques sévères. La longueur des compositions, leur refus délibéré de la structure conventionnelle, et ce que certains perçoivent comme un manque de densité musicale par rapport à la quantité de durée engagée, sont les principaux reproches. Rick Wakeman lui-même, dans des interviews de l’époque, exprime des réserves sur certaines parties de l’album qu’il juge insuffisamment développées.
Mais les défenseurs de l’album soulignent ce qu’il fait de remarquable : cette façon de créer des espaces musicaux habitables plutôt que des chansons avec un début et une fin, cette invitation à une écoute lente et patiente qui récompense avec des détails et des textures qui ne se révèlent pas à la première écoute. Tales from Topographic Oceans demande du temps, de la disponibilité et un certain type d’attention qui n’est pas celle du consommateur pressé de hit radio.
The Ancient (Giants under the Sun) et Ritual (Nous Sommes du Soleil) sont les deux pièces les plus accessibles de l’ensemble, avec des sections mélodiques plus définies et des moments de grâce lyrique qui compensent les passages les plus abstraits. Le chant d’Anderson sur Ritual en particulier atteint des moments de beauté pure qui justifient à eux seuls la durée de l’entreprise.
L’ambition comme valeur
Que l’on considère Tales from Topographic Oceans comme un sommet ou comme un excès, il représente quelque chose d’important dans l’histoire du rock : la preuve qu’un groupe populaire peut refuser toute contrainte commerciale et proposer une oeuvre qui défie les attentes de son public et de son industrie, et que ce public peut répondre présent. L’album se vend bien malgré sa durée et sa complexité, preuve que la confiance d’un public dans un artiste peut l’amener à suivre même dans les territoires les plus inattendus.
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