1972 Album

Close to the Edge

par YES

4,0
Sortie 1972
Artiste YES

Yes, septembre 1972. Trois chansons. Quarante-trois minutes. La pièce maîtresse dure dix-huit minutes et quarante-trois secondes. « Close to the Edge » est l’album qui représente le sommet absolu du rock progressif britannique, le moment où un groupe de musiciens exceptionnels a tout osé et tout réussi.

La formation est au complet de ses meilleurs éléments. Jon Anderson, le chanteur dont la voix de haute-contre semble venir d’une autre dimension, capable d’atteindre des notes que la plupart des humains ne peuvent même pas concevoir. Steve Howe à la guitare, un encyclopédiste des styles et des techniques, qui peut jouer un rag de Django Reinhardt, un riff hard rock, un picking country ou une melody modale sans jamais sembler à court d’idées. Chris Squire à la basse, l’architecte rythmique qui a redéfini ce que l’instrument peut faire dans un contexte rock, sa Rick-enbacker grondant et brillant en même temps. Rick Wakeman aux claviers, un pianiste de conservatoire qui a adopté les synthétiseurs comme une seconde langue, ses Hammond, Moog, Mellotron et ARP 2600 créant des paysages sonores d’une richesse orchestrale. Et Bill Bruford à la batterie, peut-être le batteur le plus intelligent de sa génération, dont le sens du rythme non conventionnel et la science des polyrhythmies auraient pu déstabiliser n’importe quel groupe, sauf celui-ci.

L’inspiration principale du titre et de la pièce centrale vient de « Siddhartha », le roman de Hermann Hesse publié en 1922. Jon Anderson a lu le livre, en a été profondément affecté, et a décidé de traduire son voyage spirituel en musique. La chanson « Close to the Edge » est une métaphore du chemin vers l’illumination : l’edge, le bord, c’est la limite de ce qu’on comprend, la frontière entre ce qu’on sait et ce qu’on pressent. Se rapprocher de cette limite, c’est s’approcher de quelque chose de plus grand que soi.

Le morceau s’ouvre sur une minute et demie de sons de nature : oiseaux, eau courante, bruissements. Ce n’est pas une introduction passive. C’est une invitation à changer d’état d’esprit, à laisser derrière soi les préoccupations du quotidien et à entrer dans l’espace particulier que Yes a créé. Puis la guitare de Howe attaque, et la machine s’emballe.

Les transitions dans « Close to the Edge » défient toute analyse simple. Le groupe passe d’un tempo à un autre, d’une tonalité à une autre, d’une texture à une autre, avec une fluidité que seules des heures et des heures de répétition peuvent expliquer. Il y a un moment, vers la septième minute, où tout s’arrête presque, une respiration de quelques secondes avant une reprise en puissance, et ce moment est l’un des plus parfaits de toute la discographie du rock. Wakeman y joue un accord de orgue d’une beauté absolue, suspendu dans le silence, et puis le groupe repart ensemble.

Bill Bruford joue ici ce qui est peut-être la meilleure performance de batterie de sa carrière, et sa carrière comprend des années avec King Crimson, avec Genesis, avec son propre groupe Bruford. Il ne joue pas pour impressionner. Il joue pour servir la musique, et cette abnégation produit quelque chose de plus impressionnant que n’importe quelle démonstration de technique. Son rythme de caisse claire dans la section centrale du titre, asymétrique et inevitablement juste, est une invention musicale pure.

« And You and I » est la deuxième pièce de l’album, et elle représente l’aspect le plus ouvertement mélodique et accessible de Yes. La guitare acoustique 12 cordes de Steve Howe ouvre un paysage pastoral, Jon Anderson chante avec une douceur qui contraste avec les architectures complexes du titre précédent. La chanson parle de connexion humaine, de compréhension mutuelle, et elle porte ce message avec une légèreté qui cache son importance.

« Siberian Khatru » ferme l’album sur une note d’énergie pure. C’est le morceau le plus direct des trois, presque rock dans sa construction, mais Yes reste Yes : les rythmes sont impairs, les harmonies vocales denses, Steve Howe joue un riff d’une précision diabolique.

Bill Bruford a quitté Yes peu après l’enregistrement de « Close to the Edge », rejoignant King Crimson dans ce qui est l’un des grands changements de personnel de l’histoire du rock progressif. Alan White l’a remplacé pour la tournée. Le groupe a continué, mais quelque chose de particulier s’était terminé. « Close to the Edge » est le monument qu’il a laissé derrière lui.

La pochette de Roger Dean mérite une mention à part entière. Dean est devenu le peintre attitré de Yes à partir de cet album, et ses paysages extraterrestres de roche et de végétation flottante sont devenus aussi indissociables du groupe que la musique elle-même. « Close to the Edge » présente une de ses premières grandes oeuvres pour Yes : des falaises verdoyantes suspendues dans un ciel impossible, une architecture naturelle qui ne ressemble à rien de terrestre mais qui semble aussi inévitable que si elle avait toujours existé. Cette symbiose entre le visuel et le sonore est rare dans le rock, et elle contribue à faire de « Close to the Edge » une expérience totale, pas seulement musicale.

L’album a atteint la quatrième place des charts britanniques et la troisième aux États-Unis. Pour un disque de dix-huit minutes sans single radio, c’est une victoire éclatante. Yes avait prouvé que le grand public pouvait suivre la musique là où elle voulait aller, même si c’était loin de la chanson pop de trois minutes.

Sur X : @yesofficial

La note des passionnés

4,0 /5

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Close to the Edge