The Lamb Lies Down on Broadway
par GENESIS
Il y a des albums qui existent comme des univers fermés sur eux-mêmes, avec leurs propres lois de gravité, leur propre atmosphère, leur propre logique interne. « The Lamb Lies Down on Broadway » est de ceux-là. Sorti en novembre 1974, c’est un double album concept qui raconte le voyage intérieur d’un Puerto-Ricain de New York nommé Rael à travers des paysages mentaux de plus en plus étranges et de plus en plus révélateurs. C’est aussi l’album le plus ambitieux de Genesis, et le dernier enregistré avec Peter Gabriel avant qu’il ne parte poursuivre une carrière solo.
L’idée de cet album est entièrement celle de Gabriel. Pendant sa période new-yorkaise de 1973, il avait été frappé par l’énergie brute et surréaliste de la ville : ses rues, ses panneaux publicitaires, ses personnages de coins de rue, ses couches géologiques de cultures superposées. De tout cela est née l’histoire de Rael, un adolescent qui traverse une série d’épreuves initiatiques dans un monde souterrain qui mêle la mythologie, la psychologie, la science-fiction et la comédie absurde.
La chanson titre qui ouvre l’album pose le décor en quelques mesures : riff de clavier de Tony Banks, guitare de Steve Hackett qui arrive comme une coupure nette dans le tissu sonore, voix de Gabriel qui chante la ville avec une précision presque documentaire. C’est du Genesis qu’on n’avait pas encore entendu : plus urbain, plus tendu, moins pastoral que les albums précédents. Les paysages verdoyants des premières oeuvres du groupe ont cédé la place aux néons de Times Square.
« Fly on a Windshield » et « Broadway Melody of 1974 » forment un enchaînement qui illustre le mieux la tension créatrice à l’oeuvre dans cet album. Tony Banks aux synthétiseurs crée des textures qui anticipent les développements de la musique électronique des années suivantes. Phil Collins à la batterie démontre pourquoi il est l’un des batteurs les plus complets de sa génération : précis, créatif, toujours au service de la chanson sans jamais sacrifier ses propres intuitions musicales. Steve Hackett à la guitare apporte une dimension lyrique et parfois inquiétante qui n’appartient qu’à lui.
« The Carpet Crawlers » est la pièce la plus immédiatement accessible de l’album, et l’une des plus belles que Genesis ait jamais composées. La mélodie est simple et mémorisable, l’atmosphère est hypnotique, et la façon dont Gabriel chante le texte surréaliste (« We’ve got to get in to get out ») avec une conviction totale transforme ce qui pourrait paraître hermétique en quelque chose d’universellement émouvant. C’est le mystère du rock progressif quand il fonctionne : les images les plus abstraites deviennent les plus parlantes.
« The Cinema Show » occupe la fin du premier disque et constitue l’un des sommets instrumentaux de l’album. La section centrale, où les quatre musiciens s’aventurent dans une improvisation guidée qui dure plusieurs minutes, montre ce que Genesis était capable de faire quand il lâchait le contrôle narratif et laissait les instruments parler. Banks, Hackett, Rutherford et Collins jouent ensemble avec une précision et une liberté simultanées qui sont la marque des grands ensembles de jazz autant que du rock progressif.
La tournée mondiale qui accompagne l’album entre décembre 1974 et mai 1975 est l’une des plus spectaculaires de l’époque. Gabriel apparaît dans une série de costumes élaborés correspondant aux différentes étapes du voyage de Rael. Le spectacle visuel égale l’ambition musicale. Genesis n’est pas seulement un groupe de rock progressif : c’est une expérience totale, qui engage aussi bien les yeux que les oreilles, aussi bien le corps que l’intellect.
La tension créatrice entre Gabriel et les autres membres du groupe pendant l’enregistrement de cet album a été réelle et productive. Gabriel voulait garder le contrôle narratif de l’histoire de Rael. Le reste du groupe voulait une liberté musicale complète. Ce conflit a produit quelque chose que ni l’une ni l’autre des parties n’aurait accompli seule : une oeuvre qui est à la fois un vrai album concept avec une cohérence narrative et un vrai album de groupe avec une cohérence musicale.
« The Lamb Lies Down on Broadway » reste l’un des albums les plus polarisants du rock progressif. Certains le trouvent trop long, trop complexe, trop plein de lui-même. D’autres y voient le sommet absolu de ce que le genre a produit. Dans les deux cas, personne ne peut nier que quelque chose d’extraordinaire s’est produit dans ces deux disques : cinq musiciens qui ont tout misé sur leurs convictions et créé quelque chose qui n’existait pas avant eux.
La structure musicale de « The Lamb Lies Down on Broadway » est aussi complexe que son livret. Tony Banks organise ses parties de clavier en contrepoint de la voix de Gabriel, créant des espaces harmoniques que la guitare de Hackett vient remplir ou contredire selon les besoins de la narration. Mike Rutherford à la basse et à la guitare à douze cordes assure la continuité entre les sections, transformant les transitions en moments musicaux à part entière plutôt qu’en simples liaisons. C’est cette attention au détail harmonique et structurel, appliquée sur la durée d’un double album, qui fait de cet album une oeuvre de référence pour tous ceux qui veulent comprendre ce que le rock progressif était capable d’accomplir à son meilleur.
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