Le titre vient du slang de Cambridge et désigne, poliment dit, l’acte sexuel. Mais Ummagumma, le double album de Pink Floyd sorti en novembre 1969, est l’une des choses les moins sexuelles qui soit. C’est un monument d’expérimentation sonore, de prise de risque artistique, d’ego déployé dans toute sa splendeur et parfois dans toute son absurdité. C’est aussi, accessoirement, l’un des albums les plus bizarres de la discographie d’un groupe qui n’était pas avare en bizarreries.
La structure de l’album est simple dans son principe et radicale dans son exécution : un premier disque de concert, un second disque ou chaque membre du groupe dispose d’un ou deux faces de vinyle pour s’exprimer en solo. Cette égalité de traitement entre les quatre musiciens était une déclaration d’intention démocratique qui allait se révéler, avec le recul, quelque peu ambigüe : tous les membres ne bénéficiaient pas du même talent pour les grandes constructions solo.
Le disque live est le trésor de l’album. Il contient des versions étendues de quatre classiques du répertoire Floyd de cette époque : Astronomy Domine, Careful with That Axe, Eugene, Set the Controls for the Heart of the Sun et A Saucerful of Secrets. Ces versions de concert, enregistrées au Manchester College of Commerce et au Mothers Club de Birmingham, montrent un groupe qui avait transformé ses chansons en rituels de transe collective.
Careful with That Axe, Eugene est peut-etre la pièce la plus terrifiante du catalogue de Floyd. Ce long crescendo de tension, cette façon de faire monter une pression qui semble ne jamais devoir éclater, et puis ce cri de Roger Waters qui surgit comme un couteau dans la nuit : rarement la musique rock avait-elle créé une telle atmosphere de menace pure. Les spectateurs des concerts de 1969 témoignaient d’avoir eu des expériences proches de l’hallucination auditive pendant ces performances.
Le disque studio est plus inégal, comme c’est souvent le cas des exercices de composition individuelle au sein d’un groupe. Roger Waters offre Grantchester Meadows, une ballade bucolique sur les prairies de Cambridge ou il avait étudié, et la délirante Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving with a Pict, qui tient plus de la blague sonore expérimentale que de la chanson au sens conventionnel.
Richard Wright contribue Sysyphus, une suite pour claviers en quatre parties qui reflète ses ambitions de compositeur classique contemporain. On y entend un pianiste de concert qui se retrouve dans un groupe de rock et qui essaie, pas toujours avec succès, de concilier ses deux univers. Il y a quelque chose de touchant dans cet effort, même quand il ne fonctionne pas entièrement.
Nick Mason, batteur plus qu’auteur-compositeur, signe The Grand Vizier’s Garden Party, qui alterne entre des passages de flute de sa femme Lindy et des rythmiques de batterie solo. C’est l’exercice le plus humble de l’album, et peut-etre le plus honnete : Mason ne prétend pas etre ce qu’il n’est pas, et livre quelque chose d’artisanal et de sincère.
David Gilmour propose The Narrow Way, en trois parties, qui est sans doute le travail solo le plus accompli du disque. On y entend un guitariste sérieux qui prend le temps de construire quelque chose, qui n’est pas pressé d’impressionner mais qui construit lentement une architecture sonore cohérente. C’est un avant-gout de ce que Gilmour allait devenir au fil des années.
La pochette d’Ummagumma, photographiée par Hipgnosis (Storm Thorgerson et Aubrey Powell), est un miroir dans un miroir dans un miroir : les quatre membres du groupe sont photographiés sur l’escalier d’une maison, dans une mise en abyme vertigineuse ou l’image se répète a l’infini avec de légères variations. C’est l’une des grandes pochettes du rock, une oeuvre visuelle a part entière.
La question de la valeur d’Ummagumma reste débattue parmi les fans de Floyd. Est-ce un chef-d’oeuvre d’avant-garde ou un exercice d’arrogance collégiale ? Les deux, probablement. Mais il y a dans cet album une prise de risque qui mérite le respect, une volonté d’aller au bout de quelque chose qui était alors très difficile a définir. Pink Floyd cherchait, en 1969, a comprendre ce qu’il était. Ummagumma est la trace sonore de cette recherche, avec tout ce qu’elle comporte d’essentiel et de vain.
L’un des aspects les plus fascinants d’Ummagumma est ce qu’il révèle sur la dynamique interne de Pink Floyd. En donnant a chaque membre un espace d’expression solo, l’album expose publiquement les personnalités musicales distinctes qui coexistaient dans le groupe. Waters est complexe, parfois maladroit dans ses ambitions solo mais toujours sincère. Wright aspire a la sophistication classique avec une réussite partielle. Mason est humble et artisanal. Gilmour est le plus naturellement doué pour la composition autonome.
Ces révélations allaient définir l’avenir du groupe de façon imperceptible mais réelle. On comprend, en écoutant Ummagumma, pourquoi la collaboration allait devenir a la fois le moteur et le principal point de friction de Pink Floyd pendant les décennies suivantes. Chacun avait une vision, et ces visions n’étaient pas toujours compatibles. La tension entre elles créerait des chefs-d’oeuvre. Elle créerait aussi des conflits qui blesseraient des hommes. Ummagumma est le premier document de ces contradictions.
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