Le côté obscur

Mars 1973. Pink Floyd publie The Dark Side of the Moon et change définitivement ce que la musique de masse peut être. L’album restera dans les charts américains du Billboard pendant plus de neuf cents semaines, soit environ dix-sept ans de présence continue. Il se vendra à plus de cinquante millions d’exemplaires. Chaque foyer de la civilisation occidentale qui possédait une platine vinyle dans les années 1970 et 1980 avait cet album. Et pourtant, ce n’est pas un album de pop commerciale au sens conventionnel : ce sont quarante-deux minutes de musique progressive qui traitent de la folie, de la mort, de l’argent et du temps, sans single évident et sans concession au format radio standard.

Roger Waters écrit les textes et compose la structure conceptuelle de l’album. David Gilmour joue de la guitare avec une clarté et une émotion qu’il n’a jamais dépassées. Richard Wright compose et joue les claviers avec un sens harmonique et une sensibilité atmosphérique qui définissent le son de l’album. Nick Mason s’en tient à une batterie sobre et précise qui soutient sans s’imposer. Alan Parsons, ingénieur du son, contribue à un enregistrement dont la qualité sonore est l’une des meilleures de l’histoire du rock.

Money commence avec un sample de sons concrets : caisses enregistreuses, pièces de monnaie, billets froissés. Cette introduction en 7/4 (métrique inhabituellement asymétrique) avant de basculer en 4/4 pour le solo de saxo et les solos de guitare est un exemple de la façon dont Pink Floyd utilise les techniques d’avant-garde (la musique concrète, les métriques irrégulières) dans un contexte accessible et populaire.

The Great Gig in the Sky

The Great Gig in the Sky est peut-être le moment le plus extraordinaire de l’album. Richard Wright compose une progression harmonique contemplative au piano, et Clare Torry, chanteuse de studio invitée pour la session, improvise au-dessus une vocalise sans paroles qui exprime, selon Wright, la terreur de la mort et l’acceptation de l’inévitable. Torry a improvisé plusieurs prises et Wright et Waters ont sélectionné et assemblé la version finale. La façon dont sa voix monte, tombe, hésite, crie, murmure, est une des grandes performances vocales enregistrées dans l’histoire du rock, d’autant plus impressionnante qu’elle était entièrement improvisée.

Brain Damage et Eclipse closent l’album en duo : la première chanson dit « the lunatic is on the grass » et décrit les symptômes de la folie d’une façon qui semble viser directement Syd Barrett, cofondateur de Pink Floyd dont la descente dans la psychose avait détruit la carrière musicale et profondément affecté ses anciens camarades. La deuxième chanson récapitule tout ce que l’être humain fait « sous le soleil » et « sous la lune », et la liste se conclut sur « and everything under the sun is in tune / but the sun is eclipsed by the moon. »

Cette fin est à la fois mystérieuse et conclusive. Qu’est-ce que la lune éclipse le soleil ? Waters n’a jamais donné d’explication définitive. Il laisse l’image résonner. Et cette réticence à expliquer, à fermer, à conclure définitivement, est caractéristique de la meilleure musique progressive : elle ouvre des questions plutôt qu’elle n’y répond.

L’album qui dépasse le rock

The Dark Side of the Moon a été adopté par des gens qui ne s’intéressaient pas particulièrement au rock progressif. Des personnes âgées, des enfants, des amateurs de jazz ou de classique qui n’écoutaient pas normalement du rock ont mis cet album et ont été touchés. Cette universalité est rare dans la musique populaire. Elle tient à la qualité mélodique du travail de Gilmour et Wright, à la profondeur des thèmes de Waters, et à une production sonore qui reste une démonstration de ce que l’enregistrement analogique peut produire de plus beau.

La note des passionnés

4,5 /5

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The Dark Side of the Moon