Sortie 1969
Artiste PINK FLOYD

En 1969, le réalisateur suisse Barbet Schroeder avait tourné More, un film sur deux jeunes hippies qui tombent dans l’héroïne a Ibiza. Pour la bande originale, il avait fait appel a un groupe de rock psychédélique anglais dont le chanteur fondateur venait de quitter pour des raisons de santé mentale. Pink Floyd sans Syd Barrett. Un objet musical étrange, un film sombre sur la dépendance, Ibiza comme décor paradisiaque transformé en enfer. La rencontre allait produire quelque chose d’inattendu.

L’album More est le premier des Pink Floyd sans Barrett, et la premiere occasion qu’avaient Waters, Gilmour, Wright et Mason de démontrer qu’ils pouvaient survivre sans leur génie fondateur. Ce n’était pas encore la machine progressive qui allait produire The Dark Side of the Moon quelques années plus tard. C’était un groupe en transition, en recherche, qui utilisait la commande d’une bande originale pour explorer de nouveaux territoires.

L’album fut enregistré en a peine cinq jours en 1969, ce qui donnait a certains morceaux une urgence brute et peu polie qui n’était pas sans charme. The Nile Song est peut-etre la chanson la plus heavy metal qu’ait jamais écrite Pink Floyd : un riff de guitare massif de David Gilmour, une batterie de Nick Mason qui pilonne avec une insistance presque industrielle, une voix de Roger Waters qui hurle plus qu’elle ne chante. C’est un morceau déroutant de la part d’un groupe qui n’était pas connu pour sa brutalité.

Green Is the Colour, a l’opposé, est d’une douceur bucolique qui annonce certains développements acoustiques que le groupe allait explorer sur Meddle et Obscured by Clouds. Cette chanson semble sortir d’un reve de campagne anglaise, avec ses choeurs délicats et sa mélodie simple et lumineuse. Cymbaline, qui commence comme une ballade folk avant de se transformer en paysage sonore inquiétant, montre une autre facette du groupe.

Le morceau le plus ambitieux de l’album est probablement Quicksilver, cette longue improvisation instrumentale qui dure près de sept minutes et qui semble flotter dans un espace sans gravité. On y entend Gilmour construire des layers de sons superposés avec une patience qui annonce ses explorations de la décennie suivante. Wright aux claviers tisse des textures harmoniques d’une subtilité qui ne s’apprécie qu’a la réécoute.

La bande originale d’un film a ses contraintes propres : il faut illustrer des images, souligner des émotions, guider un spectateur qui regarde une autre chose en même temps. Ces contraintes peuvent être libératrices ou paralysantes selon les musiciens. Pour Pink Floyd, elles furent libératrices. Les obliger a composer sur commande, a s’adapter a une vision extérieure, les força a sortir de leurs habitudes et a explorer des directions qu’ils n’auraient peut-etre pas empruntées spontanément.

Le film de Schroeder lui-même est remarquable : une plongée sans complaisance dans la descente aux enfers d’un jeune couple intellectuel qui croit que la liberté se trouve au fond d’une seringue. Ibiza des années 60, ses plages paradisiaques, ses fêtes interminables, ses expatriés en quête d’un ailleurs qui n’existe pas : Schroeder filme tout ça avec un oeil clinique, sans romantisme, sans jugement moralisateur non plus. La musique de Pink Floyd s’adapte parfaitement a cette ambiguïté.

More n’est pas le meilleur album de Pink Floyd, et ce serait une erreur de le juger comme tel. C’est une bande originale, un exercice de style, une commande. Mais c’est une oeuvre honnête, qui montre un groupe sérieux face a une tache sérieuse, et qui l’accomplit avec talent et dignité. Dans la discographie de Floyd, il occupe une place a part : ni chef-d’oeuvre ni mineur, juste nécessaire.

Sur X : @pinkfloyd

Ce qui est fascinant, avec le recul, c’est de voir comment More préfigure certains aspects de la carrière ultérieure de Floyd. La tendance a l’illustration musicale, le gout des longs passages instrumentaux, l’alternance entre rock lourd et acoustique délicat : tout ce qu’on allait retrouver dans Atom Heart Mother, Meddle, Obscured by Clouds était déjà là, en germe, dans cette bande originale de 1969 enregistrée a la hâte dans un studio londonien.

Ce qu’on oublie souvent en parlant de More, c’est que cet album marque un tournant dans la façon dont Pink Floyd pensait la composition. Syd Barrett écrivait des chansons finies, fermées sur elles-mêmes, des univers complets qui n’invitaient pas a l’improvisation. Waters, Gilmour, Wright et Mason, livrés a eux-mêmes sur cette commande de bande originale, découvraient qu’ils pouvaient travailler différemment : par couches, par atmosphères, en laissant les morceaux évoluer organiquement pendant l’enregistrement.

Il y a aussi dans More une déclaration d’indépendance par rapport a l’ombre de Barrett. Le groupe n’essayait pas de sonner comme s’il était encore là. Au contraire : chaque morceau semblait explorer un territoire que le fondateur n’avait pas cartographié, un espace ou Waters, Gilmour et Wright pouvaient enfin parler en leur propre nom. Green Is the Colour, par exemple, avec sa douceur champêtre et son tempo lent, n’aurait jamais pu sortir du Syd Barrett des années 67-68. C’est une chanson de l’après-Barrett, une chanson qui regarde vers l’avenir et non vers le passé.

La note des passionnés

4,5 /5

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