In-A-Gadda-Da-Vida, Iron Butterfly (1968) : Dix-sept minutes qui ont changé le rock pour toujours

Juin 1968. Dans un studio de Hempstead, New York, un groupe de jeunes musiciens californiens est en train d’enregistrer quelque chose qui va accidentellement devenir l’une des pièces musicales les plus importantes, les plus copiées et les plus parodiées de l’histoire du rock. Le titre de la chanson, In-A-Gadda-Da-Vida, est lui-même né d’un accident : Doug Ingle, le claviériste et chanteur du groupe, avait bu trop de vin rosé quand il essaya de chanter « In the Garden of Eden » pour présenter sa nouvelle composition au batteur Ron Bushy. Bushy nota ce qu’il entendit. L’erreur passa à la postérité.

Le face B qui dura 17 minutes et engloutit l’histoire du rock lourd

Iron Butterfly était un groupe de San Diego qui avait migré vers Los Angeles pour tenter sa chance, composé de Doug Ingle au chavier et au chant, Danny Weiss à la guitare, Lee Dorman à la basse, et Ron Bushy à la batterie. Leur premier album, Heavy, paru quelques mois plus tôt, avait tracé leur ligne de conduite : un rock lourd, organique, avec des influences psychédéliques et une tendance aux développements instrumentaux qui les distinguait de la plupart de leurs contemporains.

Le titre In-A-Gadda-Da-Vida occupait l’intégralité de la face B du double album, dix-sept minutes et cinq secondes de musique ininterrompue, une durée qui était alors quasi inédite pour un enregistrement commercial. La structure de la chanson est simple dans son principe mais monumentale dans son exécution : après une introduction à l’orgue et une première section chantée, le morceau s’élance dans un voyage instrumental qui comprend notamment un solo de batterie de deux minutes et demie par Ron Bushy, l’un des premiers solos de batterie significatifs jamais enregistrés sur un album rock.

Ce solo de Bushy mérite une attention particulière. Il n’est pas spectaculaire au sens gymnaste du terme, mais il est architecturalement cohérent, une montée en tension progressive qui maintient l’intérêt sur une durée qui aurait pu sembler excessive. Il établit un précédent : le solo de batterie comme moment structurant d’une composition rock, et non comme simple démonstration technique. Les groupes de hard rock et de métal qui suivront, des Led Zeppelin aux Deep Purple, lui devront quelque chose qu’ils reconnaissent rarement explicitement.

La face A de l’album, composée de chansons plus courtes et plus conventionnelles, fut en grande partie ignorée, alors que la face B devint une référence absolue. Pour les radios FM américaines qui émergeaient en 1968 et cherchaient à se distinguer des formats pop de l’AM en jouant de longs morceaux, « In-A-Gadda-Da-Vida » était un cadeau du ciel. Le morceau passa en boucle sur des dizaines de stations, atteignant des millions d’auditeurs qui n’auraient jamais acheté le disque en magasin.

Commercialement, l’album fut un triomphe. Il atteignit la quatrième place du Billboard albums chart, fut certifié Gold dès 1968, puis 4 fois Platine en janvier 1993. Une version radio de deux minutes cinquante-deux secondes fut éditée pour le marché des singles 45 tours, atteignant la trentième place du Hot 100. L’ironie était belle : un morceau de dix-sept minutes reconfiguré en deux minutes pour la radio de masse.

« Je voulais qu’In the Garden of Eden soit une chanson qui vous entraîne dans un état méditatif, qui vous fasse perdre la notion du temps. L’accident du titre était une bénédiction : les gens se demandaient ce que ça voulait dire, et ça les forçait à écouter. » Doug Ingle, fondateur d’Iron Butterfly

La légende veut que la chanson ait également inspiré la décision d’Atco Records, le label du groupe, d’expérimenter avec de nouvelles façons de presser des vinyles pour pouvoir intégrer une si longue plage sur un seul côté. Les ingénieurs durent trouver des solutions techniques pour maintenir la qualité sonore sur une durée aussi étendue, contribuant ainsi au développement des techniques de masterisation qui bénéficieraient à toute l’industrie.

Aujourd’hui, In-A-Gadda-Da-Vida fait partie de ces disques qu’on connaît même sans les avoir entendus, tant son influence a imprégné la culture populaire. La chanson a été reprise ou parodiée dans des dizaines de films et de séries télévisées, de The Simpsons à Miami Vice. Elle représente le moment où le rock décida que la durée n’était pas une contrainte mais une liberté, que la convention radiophonique était une prison dont il fallait s’évader. Ce message, imprimé accidentellement sur une face B de vinyle en 1968, reste aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était alors.

La note des passionnés

4,5 /5

1 vote

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

In-A-Gadda-Da-Vida