Steppenwolf, Steppenwolf (1968) : Né pour être sauvage
Janvier 1968. Un groupe de Los Angeles, conduit par un chanteur né à Tilsit en Prusse orientale, fils de rescapés du nazisme, sort un premier album qui va redéfinir ce que peut être le rock américain. John Kay, de son vrai nom Joachim Fritz Krauledat, porte dans sa voix toute la rugosité d’une adolescence passée à fuir : né derrière le Rideau de Fer, passé par l’Allemagne de l’Ouest, arrivé au Canada puis aux États-Unis, il a grandi entre plusieurs cultures sans appartenir vraiment à aucune. Cette absence de racines a fait de lui le rocker le plus libre et le plus américain de sa génération, paradoxe magnifique.
Le nom du groupe vient du roman de Hermann Hesse, Der Steppenwolf, le loup des steppes. Un animal solitaire, sauvage, inadapté aux conventions bourgeoises. C’est exactement ce qu’est ce premier album : une musique sans compromis, qui fait rimer les riffs de guitare fuzz avec la colère sociale, qui prend le blues comme point de départ pour aller vers quelque chose de plus loud, de plus immédiat, de plus américain que le blues britannique qui dominait alors le paysage rock.
L’album contient Born to Be Wild, écrit par Mars Bonfire, l’un des morceaux les plus importants de l’histoire du rock and roll. Ce titre, sorti en single avant l’album, atteint la deuxième place du Billboard Hot 100 à l’été 1968. Il servira l’année suivante de bande-son à la scène d’ouverture d’Easy Rider, le film de Dennis Hopper, et deviendra l’hymne définitif de la liberté sur route, de la contre-culture, de la génération qui refuse de s’asseoir. L’expression « heavy metal thunder » dans les paroles est souvent citée comme la première utilisation du terme heavy metal dans le contexte du rock.
Le reste de l’album est à l’avenant : Hootchie Kootchie Man revisité, The Pusher de Hoyt Axton, un réquisitoire anti-drogue d’une violence poétique saisissante, A Girl I Knew, Berry Rides Again. La formation, John Kay au chant et à la guitare, Michael Monarch à la guitare, Rushton Moreve à la basse, Goldy McJohn aux claviers et Jerry Edmonton à la batterie, est une machine de guerre rock and roll, puissante et directe.
L’héritage de ce premier album de Steppenwolf est considérable. Born to Be Wild à elle seule justifie une place dans l’histoire de la musique populaire. Mais l’album dans son ensemble a aussi tracé une voie vers le hard rock et le heavy metal naissants, démontrant qu’on pouvait être brut et sophistiqué, commercial et intègre, populaire et dangereux. Des décennies après sa sortie, ce disque sonne toujours aussi urgent, aussi nécessaire, aussi libre.
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