Brave New World
Brave New World, Steve Miller Band (1969) : l’Amerique psychedelique de San Francisco
Steve Miller est un musicien qui a grandi entre deux mondes. Ne a Milwaukee en 1943, il a ete presente a l’age de douze ans a T-Bone Walker, le guitariste de blues texan, dans le salon de ses parents. Walker a pris la main du garcon, lui a montre comment placer ses doigts sur le manche d’une guitare, et a joue avec lui pendant quelques minutes. Ce detail biographique est essentiel : Steve Miller a ete forme au blues par les grands maitres eux-memes, pas par des enregistrements mais par des rencontres personnelles. Cette formation directe, en meme temps que son education universitaire en litterature a l’Universite du Wisconsin et a l’Universite de Copenhague, lui donne une vision musicale d’une richesse et d’une complexite rares dans le paysage du rock psychedelique de San Francisco. Brave New World, troisieme album du Steve Miller Band, sorti en 1969, en est l’expression la plus complete et la plus aboutie de cette periode californienne.
L’album est enregistre aux studios Abbey Road de Londres et inclut une anecdote qui est entree dans la legende du rock. Paul McCartney, qui enregistre en parallele des sessions qui alimenteront des albums ulterieurs, croise Steve Miller dans les couloirs du studio. Les deux musiciens improvisent ensemble une nuit entiere, et ce qu’ils enregistrent ensemble apparat sur l’album sous le titre « My Dark Hour ». McCartney joue de la basse, de la batterie et de la guitare et chante sous le pseudonyme Paul Ramon, tirant de l’anonymat une collaboration qui restera confidentielle pendant des annees. Ce detail illustre parfaitement l’esprit de l’epoque : les studios londoniens sont des carrefours ou les plus grands noms du rock se croisent, collaborent, experimentent en dehors de tout cadre commercial ou institutionnel.

Space Cowboy et la mythologie californienne
« Space Cowboy » est le morceau le plus connu de l’album, une chanson qui fusionne le blues electrique de Chicago et le rock psychedelique de San Francisco dans une synthese parfaitement equilibree. La guitare de Miller y est fluide et expressive, ses solos construits avec une logique et une coherence qui font penser aux grands musiciens de jazz autant qu’aux guitaristes de rock. Les paroles, qui melangent des references a la culture hippie et des images de science-fiction, capturent parfaitement l’esprit d’une epoque ou les frontieres entre les genres, les cultures et les modes d’existence etaient en train de s’effacer. « Baby’s Callin’ Me Home » est une ballade folk d’une beaute sereine, avec des harmonies vocales qui s’enroulent les unes autour des autres avec une fluidite presque naturelle. Ces deux chansons ensemble resument bien ce que Miller cherche sur cet album : la rencontre du blues et de la pop, de la tradition et de la modernite, de la rigueur musicale et de la liberte psychedelique.
Le Steve Miller Band de cette periode est une formation d’une qualite musicale remarquable. Boz Scaggs, futur artiste solo celebre pour ses albums de blue-eyed soul des annees 70, joue de la guitare et chante sur les premiers albums du groupe avant de partir en carriere solo. Les autres membres apportent une polyvalence et une sensibilite musicales qui permettent au groupe d’explorer des territoires tres differents dans un meme album sans perdre sa coherence. C’est precisement cette polyvalence qui rendra le Steve Miller Band capable de se reinventer dans les annees 70 avec des albums de pop-rock tres accessibles qui seront commercialement beaucoup plus reussis que ces premiers albums psychedeliques, quand bien meme ces premiers efforts restent les plus riches et les plus aventureux de toute sa discographie.
La trajectoire du Steve Miller Band dans les annees qui suivent Brave New World est fascinante a observer. Le groupe continuera d’enregistrer pendant les annees 70, modifiant progressivement son son dans une direction plus pop et plus accessible, abandonnant les longues improvisations psychedeliques pour des chansons plus courtes et plus directes. « The Joker » en 1973, « Fly Like an Eagle » et « Rock’n Me » en 1976 : ces titres font de Miller l’une des stars de la radio AM americaine, touchant un public bien plus large que les initiees de la scene de San Francisco. Certains fans des debuts le lui reprochent. Mais Miller lui-meme n’a jamais vu de contradiction entre ses ambitions artistiques et son desir d’etre entendu par le plus grand nombre. Brave New World est le pont entre ces deux phases de sa carriere, l’album qui contient a la fois la profondeur de ses racines blues et les melodie accessibles qui feront sa fortune commerciale dans la decennie suivante.
Ce qui distingue fondamentalement Steve Miller de la plupart de ses contemporains de la scene de San Francisco, c’est son rapport au metier. Miller est un professionnel dans le meilleur sens du terme : il croit que la musique s’apprend, que le talent brut ne suffit pas, que les heures de travail et de pratique font la difference entre le bon musicien et le grand musicien. Cette attitude, qu’il a heritee de sa formation aupres des musiciens de blues texans et de ses etudes universitaires, lui donne une discipline et une rigueur qui transparaissent dans chaque album. Il ne s’abandonne pas aux derives psychedeliques indefinies qui caracterisent certains de ses contemporains. Il structure, il compose, il arrange avec soin. Et cette rigueur, loin d’etouffer la spontaneite, lui donne un cadre dans lequel la spontaneite peut s’exprimer avec d’autant plus de force. Brave New World est la demonstration parfaite de cette alchimie entre discipline et liberte, entre technique acquise et inspiration naturelle.
« Steve Miller est l’un des rares musiciens de San Francisco qui avait vraiment appris le blues aupres des maitres. Brave New World en est la meilleure demonstration. » (Elvin Bishop)
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