The Smoker You Drink, the Player You Get
par Joe WALSH
Joe Walsh, juin 1973. L’ancien guitariste de James Gang publie son deuxième album solo et il contient « Rocky Mountain Way », l’une des chansons de guitare rock les plus reconnaissables des années soixante-dix. Le riff d’introduction, joué avec un talk-box qui donne à la guitare une voix humaine étrange et immédiatement addictive, est entré dans la culture populaire américaine avec la même évidence que les riffs les plus célèbres de Led Zeppelin ou des Rolling Stones.
Joe Walsh vient d’une école de guitare dure et directe, influencée par le blues électrique de Chicago et par le rock sudiste americain. Avec James Gang, il avait montré qu’un trio pouvait jouer du rock lourd avec une économie de moyens qui le rendait paradoxalement plus puissant qu’une formation plus grande : chaque note compte quand il n’y a personne d’autre pour remplir les espaces vides.
Walsh s’est installé dans les montagnes Rocheuses du Colorado après avoir quitté James Gang, et cet éloignement des centres musicaux traditionnels se sent dans sa musique. Il y a dans « The Smoker You Drink » une qualité d’espace et de liberté qui correspond à ces paysages de montagne, une musique qui respire profondément et qui n’est pas pressée d’arriver quelque part parce que l’endroit où elle se trouve déjà lui convient parfaitement.
« Rocky Mountain Way » est construite autour d’un groove shuffle qui ancre le morceau dans la tradition du blues rock tout en lui donnant une légèreté qui lui est propre. La batterie de Joe Vitale, le bassiste Kenny Passarelli, et Walsh lui-même forment un trio très efficace qui joue ensemble avec l’évidence des gens qui se connaissent et qui ont compris comment leurs jeux se complètent.
Le talk-box utilisé sur « Rocky Mountain Way » est un effet qui avait été popularisé par Peter Frampton et Rufus Thomas avant Walsh, mais Walsh lui donne une utilisation particulièrement mémorable. L’effet consiste à insérer un tube dans la bouche et à le relier à un haut-parleur positionné devant le micro de voix : les sons du haut-parleur sont modulés par les mouvements de la bouche, créant une voix de synthèse qui chante la mélodie de la guitare avec des phonèmes humains. C’est étrange, un peu inquiétant, et absolument fascinant.
« Meadows » est l’autre grande chanson de l’album, une ballade qui montre la face plus sensible et réfléchie de Walsh. La mélodie est belle et simple, la production plus dépouillée que sur les morceaux rock, et Walsh chante avec une voix directe et sans artifice qui rappelle qu’il est aussi compositeur de chansons au sens traditionnel du terme, pas seulement un guitar hero.
Bill Szymczyk produit l’album avec une clarté et une chaleur qui mettent parfaitement en valeur le son de Walsh. La guitare est enregistrée avec une présence et une texture qui permettent d’entendre chaque nuance du jeu, des vibrations de cordes aux variations de dynamique que Walsh introduit naturellement dans son phrasé. C’est une production qui respecte le musicien et fait confiance à sa musique.
En 1975, Joe Walsh va rejoindre les Eagles pour l’enregistrement de « One of These Nights » et contribuer de façon décisive à « Hotel California » en 1977. Cette association avec les Eagles va lui apporter un succès commercial que sa carrière solo n’avait pas encore atteint, mais qui était clairement annoncé par la qualité de ses albums des années précédentes. « The Smoker You Drink, the Player You Get » est la meilleure démonstration de ce qu’il était avant de devenir l’un des Eagles.
Le titre de l’album est un jeu de mots sur deux proverbes populaires, une plaisanterie sur les relations entre les vices et les vertus qui annonce le sens de l’humour de Walsh, un aspect de sa personnalité qui se manifestera abondamment dans ses interviews et ses comportements scéniques dans les années suivantes. Car Walsh n’est pas seulement un grand guitariste : c’est aussi une personnalité attachante et drôle qui ajoute une dimension humaine à sa musique.
L’album « The Smoker You Drink, the Player You Get » a été certifié or aux États-Unis, confirmant que Joe Walsh avait un public bien réel au-delà des amateurs de blues rock de la côte Est. Ce succès commercial est mérité car l’album est bien fait et les chansons sont bonnes, mais il reflète aussi quelque chose de plus général : en 1973, les Américains voulaient du rock with feeling, de la musique qui les fasse bouger sans trop les faire réfléchir, et Walsh le leur offrait avec générosité et talent.
La relation de Walsh avec les Eagles ne fait que commencer en 1975, mais les graines de ce qui deviendra son apport au groupe sont déjà plantées dans cet album. La façon dont il structure ses arrangements de guitare, la place qu’il laisse à l’espace entre les notes, son sens du groove : tout cela se retrouvera amplifié dans le contexte des Eagles. « Hotel California » sans Walsh serait simplement un autre bon album de rock californien.
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