Joe Walsh, automne 1972. Il vient de quitter les James Gang, le power trio de Cleveland qui lui a taillé une réputation de guitariste parmi les plus explosifs de sa génération. Pete Townshend avait dit de lui qu’il était l’un des seuls jeunes guitaristes qui lui faisait vraiment peur. Eric Clapton l’avait cité. Keith Richards avait demandé à le rencontrer. Mais Walsh avait besoin d’autre chose. Un nouveau chapitre. Un nouveau son.
« Barnstorm » est le premier album solo de Joe Walsh, et il porte bien son nom. Le groupe Barnstorm qu’il forme pour l’occasion est une machine à trois roues d’une efficacité redoutable : Walsh à la guitare et au chant, Joe Vitale à la batterie et aux claviers, Kenny Passarelli à la basse. Trois musiciens, des dizaines de sons différents, une vision commune de ce que le rock américain peut être quand il refuse de choisir entre la puissance brute et la sophistication mélodique.
Le disque s’ouvre sur « Here We Go » et installe immédiatement le ton : une guitare électrique qui sonne comme une alarme d’incendie douce, une rythmique impeccable, une voix de Walsh qui a ce grain particulier, légèrement rauque, qui distingue les vraies personnalités musicales des techniciens brillants mais interchangeables. Ce n’est pas un album de démonstration de virtuosité. C’est un album de personnalité.
La pièce centrale du disque est « Turn to Stone », un classique instantané. La progression d’accords est simple comme un coucher de soleil sur les Rocheuses, mais Walsh y met une telle charge émotionnelle que la chanson transcende sa structure. Il y a dans sa façon de jouer cette qualité rare des guitaristes qui racontent quelque chose, qui ne cherchent pas à impressionner mais à communiquer. Le solo de cette chanson est un modèle d’économie : chaque note compte, aucune n’est de trop.
Walsh n’a jamais caché ses influences. Les Beatles, évidemment, dont il est un admirateur fervent. Les Rolling Stones pour le côté terreux. Jimi Hendrix pour avoir redéfini ce qu’une guitare électrique pouvait exprimer. Mais Walsh a quelque chose que la plupart de ses contemporains n’ont pas : un sens de l’humour musical, une légèreté qui empêche sa musique de se prendre trop au sérieux. Même dans les moments les plus intenses, il y a un clin d’oeil quelque part.
L’album contient également « Mother Says », portrait d’une contradiction familiale universelle, la mère qui voulait autre chose pour son fils, et le fils qui est parti faire son truc. Walsh le chante sans amertume, avec cette distance affectueuse qui caractérise les gens qui ont réglé leurs comptes avec leur passé sans avoir besoin de le détruire.
La production de Bill Szymczyk est exemplaire. Szymczyk va bientot travailler avec les Eagles, et on comprend pourquoi en écoutant « Barnstorm » : le son est chaud, présent, précis sans être clinique. Chaque instrument a sa place dans le mix, rien ne déborde sur les autres, et pourtant l’ensemble respire avec une aisance naturelle. C’est la marque des grands producteurs : on ne les entend pas, on entend les artistes.
Les concerts du Barnstorm tour sont légendaires dans les cercles rock de l’époque. Walsh est un performeur électrique, au sens propre : il y a de la tension dans chaque geste, dans chaque note, dans chaque regard qu’il échange avec Vitale ou Passarelli. Les salles de taille moyenne qu’ils jouent, de Cincinnati à Denver, de Memphis à Phoenix, deviennent le creuset d’un son américain nouveau. Ni country rock (trop clean), ni hard rock (trop loud) : quelque chose entre les deux, avec un sens mélodique aigu et une puissance qui s’exprime par la précision plutot que par le volume.
« Barnstorm » ne connaît pas le succès commercial immédiat que Walsh méritait. L’album entre dans les charts, sort, est oublié. Mais son influence souterraine est considérable. Les Eagles, qui recrutent Walsh en 1975 pour remplacer Bernie Leadon, vont bénéficier directement de ce que ces trois musiciens ont développé pendant la tournée Barnstorm. L’alchimie entre Walsh et Don Henley, entre Walsh et Glenn Frey, est possible précisément parce que Walsh sait jouer en groupe, parce qu’il a appris avec Vitale et Passarelli comment soutenir un projet collectif sans effacer les individualités.
Le titre « Rocky Mountain Way », publié l’année suivante, est en quelque sorte la continuation directe de ce que « Barnstorm » commence. Walsh utilise le talk box, cet effet de guitare parlante qu’il emprunte à Peter Frampton, et crée une des riffs les plus reconnaissables de la décennie. Mais les fondations de tout cela sont dans « Barnstorm ».
Joe Walsh est de ces musiciens qui ont la chance d’être exactement à la bonne place au bon moment : Cleveland dans les années soixante pour les James Gang, les tournées américaines du début des années soixante-dix pour Barnstorm, Los Angeles et les Eagles pour la seconde moitié de la décennie. Chaque étape logique, chaque album une lecon apprise. « Barnstorm » est la lecon du milieu, celle où un guitariste prodige devient un musicien complet.
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