John Barleycorn Must Die
par TRAFFIC
Traffic. Une ferme dans le Berkshire, Angleterre, printemps 1970. Steve Winwood, Jim Capaldi et Chris Wood s’installent dans une ancienne ferme avec leurs instruments et leurs amplis, loin du bruit de Londres, loin des pressions de l’industrie musicale, pour enregistrer l’album que Traffic aurait toujours du faire. « John Barleycorn Must Die » est l’oeuvre la plus organique, la plus pastorale et la plus musicalement aboutie du groupe. C’est aussi l’une des plus belles rencontres entre le folk anglais traditionnel et le rock electrique des annees 1970.
Steve Winwood avait vingt-deux ans quand cet album est sorti. Ce chiffre est vertigineux quand on ecoute la maturite vocale et musicale de chaque seconde de la musique. Winwood avait commence sa carriere professionnel a quatorze ans avec le Spencer Davis Group, chantant « Keep on Running » et « Gimme Some Lovin' » avec une voix de soul veteran qui contredisait absolument son jeune age. Apres Traffic et une tentative avortee de super-groupe avec Eric Clapton, Ginger Baker et Rick Grech dans Blind Faith, il retrouvait ici ses partenaires de toujours.
Jim Capaldi ecrivait la majorite des paroles du groupe. Sa vision poetique est profondement ancree dans la tradition anglaise : les paysages ruraux du Worcestershire ou il a grandi, les cycles des saisons, la mythologie celtique, la sagesse des anciens. Ces references donnent aux textes une dimension intemporelle qui contraste avec la modernite electrique de la musique. C’est une tension creative feconde dont Traffic tirait son energie distinctive.
Chris Wood est le troisieme pole du triangle. Flutiste et saxophoniste d’une versatilite remarquable, il apporte aux arrangements une couleur et une texture qui empechent le son de Traffic de jamais devenir trop lourd ou trop unidimensionnel. Sa flute sur les morceaux acoustiques a une qualite medievale qui rappelle les traditions musicales des troubadours anglais. Son saxophone sur les morceaux electriques ajoute une dimension jazz qui distingue Traffic de la plupart de ses contemporains dans le rock britannique.
« Glad » ouvre l’album avec onze minutes d’une musique instrumentale qui suit sa propre logique, changeant de forme et de rythme comme un fleuve qui s’adapte a la topographie du terrain. L’improvisation y est reelle mais disciplinee, chaque musicien ecoutant les autres avec une attention qui permet a la musique de trouver son chemin naturellement plutot que d’etre forcee dans une direction predeterminee. C’est l’ecriture collective a son meilleur.
« Freedom Rider » est plus direct, un rock-jazz avec une urgence rythmique qui montre que Traffic peut aussi bien groover que planer. Winwood y chante avec une conviction qui rappelle que sa voix soul est l’une des plus belles de la musique britannique de son epoque. La section rythmique, assure par Capaldi a la batterie et Dave Mason absent mais remplace par Ric Grech a la basse, est d’une solidite exemplaire.
« Empty Pages » est peut-etre le sommet emotionnel de l’album. Une chanson folk-rock d’une beaute presque douloureuse, avec une melodie de Winwood qui semble portee depuis des siecles plutot que composee hier matin. Les paroles de Capaldi evoquent l’experience universelle de la page blanche devant soi, de la vie a inventer, de l’avenir incertain et excitant. C’est de la poesie rock dans ce que le genre a produit de plus pur.
Le morceau titre « John Barleycorn » est une adaptation d’une chanson populaire anglaise dont les origines remontent au XVIe siecle au moins. John Barleycorn est la personnification de l’orge, par extension de la biere et du whisky, allegorie du cycle de la vie et de la mort et de la renaissance. Traffic la joue dans un arrangement acoustique qui respecte l’esprit folk de l’original tout en l’habillant d’une sophistication harmonique moderne. C’est un pont tendu entre les traditions de la musique populaire anglaise et le rock contemporain, un pont que peu de groupes de l’epoque auraient su construire avec cette elegance.
Island Records, label fonde par Chris Blackwell qui avait deja signe les premiers albums de Traffic, leur offre une liberte totale de creation. Pas de pression pour produire un single. Pas d’interference artistique. Juste la confiance que des artistes de cette qualite savent ce qu’ils font. Cette confiance a engendre l’un des albums les plus durables de la discographie progressive britannique.
« John Barleycorn Must Die » est l’album de la maturite sereine, celui d’artistes qui ont trouve leur voix et n’ont plus besoin de la prouver a personne. C’est une musique qui respire, qui vit, qui prend le temps qu’elle veut prendre sans jamais s’excuser de sa longueur ou de sa complexite. Une grande lecon de confiance en soi artistique, donnee par trois musiciens de vingt ans qui en savaient deja plus que beaucoup de veterains.
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