Spirit, Spirit (1968) : L’enfant prodige de Topanga Canyon
Janvier 1968. Un jeune guitariste de dix-sept ans sort avec son groupe un premier album qui défie toutes les catégories. Son nom : Randy California. Son lieu de résidence : Topanga Canyon, ce vallon mystique à la lisière de Los Angeles où Neil Young vient lui aussi de s’installer. Sa particularité : être à la fois le fils spirituel de Jimi Hendrix, son protégé, son disciple, et un compositeur déjà suffisamment mature pour écrire un titre, Taurus, qui allait déclencher des décennies plus tard l’un des plus grands procès de l’histoire du rock. L’album Spirit est le premier disque d’un groupe qui allait devenir l’un des secrets les mieux gardés de la Californie, adulé des connaisseurs, ignoré du grand public, et pourtant fondamental.
Spirit est un groupe aux multiples facettes. Randy California à la guitare, Jay Ferguson au chant, Mark Andes à la basse, John Locke aux claviers et surtout Ed Cassidy à la batterie, le beau-père de Randy, vétéran de jazz qui avait joué avec Thelonious Monk. Cette combinaison improbable d’un adolescent prodige et d’un musicien de jazz expérimenté donne à Spirit sa couleur unique : une psychédélie californienne teintée de jazz, une pop mélodique portée par des arrangements sophistiqués.
L’album est produit par Lou Adler, l’homme derrière le festival de Monterey Pop, ce qui dit quelque chose sur la stature que le groupe avait déjà dans le milieu musical californien. Les onze morceaux mêlent ballades acoustiques, rock électrique, jazz et orchestrations. Fresh Garbage, l’ouverture de l’album, est une déclaration d’intention : un riff hypnotique, une structure qui change de tempo plusieurs fois, une sophistication arrangée qui ne ressemble à rien de ce qui se fait à Los Angeles en 1968.
Taurus, la pièce instrumentale de l’album, est devenu le centre d’une controverse juridique majeure. Sa progression d’accords ressemble à s’y méprendre à l’introduction de Stairway to Heaven de Led Zeppelin, enregistrée trois ans plus tard. Jimmy Page a reconnu avoir vu Spirit en concert et connu leur musique. Le procès, intenté par la succession de Randy California contre Led Zeppelin, a duré des années avant d’être finalement tranché en faveur de Led Zeppelin.
L’héritage de ce premier album de Spirit est indéniable. Il a démontré qu’un groupe de rock pouvait embrasser la complexité musicale sans sacrifier la mélodie, que la Californie psychédélique pouvait produire autre chose que de la flower power. Des générations de musiciens ont reconnu dans Spirit une source d’inspiration majeure. Aujourd’hui réédité et réévalué, ce premier album révèle toute sa richesse à chaque écoute, un trésor injustement oublié du rock américain de 1968.
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