Sortie 1968

Shine on Brightly, Procol Harum (1968) : dix-sept minutes pour réinventer le rock

Il y a des albums qui entrent dans l’histoire par la grande porte, salués par la critique, plébiscités par le public, célébrés dès leur sortie comme des oeuvres majeures. Et il y a des albums qui entrent par la fenêtre, discrètement, modestement, pour s’installer dans la durée avec une solidité imperturbable. Shine on Brightly, le deuxième album de Procol Harum, sorti en 1968 sur Regal Zonophone en Grande-Bretagne et A&M Records aux États-Unis, appartient à la seconde catégorie. Ce groupe londonien, déjà mondialement connu grâce au single miracle de 1967 A Whiter Shade of Pale, allait ici pousser encore plus loin sa vision d’un rock classique, ambitieux, littéraire, pour produire un album qui est considéré aujourd’hui comme l’un des actes fondateurs du rock progressif.

Pochette de Shine on Brightly de Procol Harum, 1968

« In Held ‘Twas in I » : dix-sept minutes qui changèrent la face du rock

La pièce maîtresse de l’album, et sans doute l’une des compositions les plus ambitieuses que le rock britannique ait jamais produites à cette époque, est la suite « In Held ‘Twas in I », qui occupe toute la face B du disque et s’étend sur dix-sept minutes. Structurée en cinq parties distinctes baptisées : « Glimpses of Nirvana », « Twas Tea Time at the Circus », « In The Autumn of My Madness », « Look to Your Soul » et « Grand Finale », cette composition signée Gary Brooker, Matthew Fisher et Keith Reid est une architecture sonore d’une complexité et d’une beauté stupéfiantes. Elle emprunte au classique, au jazz, à la musique de chambre, au blues, et les mêle dans un creuset où la voix de Gary Brooker règne en maître absolu.

Keith Reid, le parolier du groupe, n’était pas lui-même musicien. Brooker l’avait rencontré par hasard et l’avait associé au projet dès le départ : Reid écrivait les paroles, Brooker composait la musique, et de cette association naissait quelque chose d’unique dans le rock britannique, une collaboration entre un pianiste de génie et un poète qui pouvait écrire des textes d’une densité littéraire rare. Reid lui-même admettait avec une honnêteté désarmante : « Les mots que j’utilise sont prétentieux et vous font frémir d’embarras ». Mais cette auto-critique lucide ne fait que souligner la grandeur du projet : viser trop haut et manquer partiellement la cible reste supérieur à viser trop bas et l’atteindre.

Les autres morceaux de la face A méritent également l’attention. Quite Rightly So, Shine on Brightly, Skip Softly (My Moonbeams), Wish Me Well, Rambling On et Magdalene (My Regal Zonophone) forment une collection de miniatures pop-classiques d’une cohérence remarquable. Le Mellotron y joue un rôle central, notamment sur Magdalene où il crée une atmosphère de cathédrale brumeuse absolument envoûtante. Matthew Fisher, l’organiste du groupe, est l’autre pilier musical essentiel : son orgue Hammond est l’instrument signature de Procol Harum, autant que la voix de Brooker.

« Procol Harum a réécrit les règles de la musique populaire avec cet album. ‘In Held Twas in I’ est la première composition pop qui ose prendre dix-sept minutes pour développer une idée musicale complexe. Après ça, plus rien ne sera tout à fait comme avant. » (Mark Paytress, critique rock, Mojo Magazine)

L’album fut enregistré dans un contexte de fièvre créatrice intense, dans le sillage immédiat du succès phénoménal de A Whiter Shade of Pale. Brooker et ses musiciens savaient qu’ils devaient prouver que ce succès n’était pas un accident, qu’il y avait derrière lui une vision cohérente et ambitieuse. Pari réussi : Shine on Brightly établissait Procol Harum non pas comme un groupe de pop à succès mais comme une formation d’artistes sérieux, héritiers de Bach et des bluesmen du Delta en même temps, capables d’assembler ces influences apparemment incompatibles dans une oeuvre de grande ampleur.

Shine on Brightly est l’album qui a posé les fondations de tout ce que le rock progressif allait construire dans les années suivantes : les Genesis, Yes, Emerson Lake and Palmer, King Crimson, tous ont une dette envers cette oeuvre pionnière. Le concert avec l’Orchestre Symphonique d’Edmonton en 1971, qui allait devenir l’un des live albums les plus célèbres de l’histoire du rock, montrait que la vision orchestrale contenue en germe dans Shine on Brightly pouvait atteindre des dimensions encore plus grandioses. Un disque fondateur, une référence absolue.

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Shine on Brightly