1967 Album

The Thoughts of Emerlist Davjack

par The NICE

4,0
Sortie 1967
Artiste The NICE

The Thoughts of Emerlist Davjack, The Nice (1967) : le clavier anglais déclare la guerre au rock’n’roll

Avant Emerson, Lake and Palmer, avant les capes en lamé doré et les pianos à queue projetés dans les airs, il y avait The Nice. Et avant The Nice, il y avait un organiste de Worthing, dans le Sussex, un type brillant, arrogant et obsédé par la musique classique qui rêvait de dynamiter les frontières entre Bach et le rock’n’roll. Keith Emerson avait 23 ans quand The Thoughts of Emerlist Davjack est sorti fin 1967, et il avait déjà l’ambition de dix musiciens normaux.

Pochette The Thoughts of Emerlist Davjack The Nice 1967

Du backing band de P.P. Arnold au groupe le plus ambitieux de Londres

The Nice, à l’origine, c’est le backing band de la chanteuse soul américaine P.P. Arnold, recrutée par Andrew Loog Oldham pour son label Immediate. Emerson aux claviers, David O’List à la guitare, Lee Jackson à la basse et au chant, Brian Davison à la batterie. Le groupe est trop bon, trop ambitieux pour rester dans l’ombre. Il se libère, signe chez Immediate, et sort cet album dont le titre est un anagramme approximatif des noms des quatre membres.

Je voulais jouer Brubeck et Bach sur un orgue Hammond avec la puissance d’un groupe de rock. Les gens pensaient que j’étais fou. Ils avaient raison, mais ça fonctionnait.

Le son de The Nice est dominé par le Hammond L-100 d’Emerson, qu’il maltraite avec une jubilation sauvage. Il plante des couteaux dans les touches pour créer des accords tenus, il bascule l’orgue physiquement sur scène, il le traite comme un instrument de combat. Le morceau Rondo, adaptation du Blue Rondo à la Turk de Dave Brubeck en 9/8, est un tour de force instrumental qui laisse les audiences pantois.

Un album entre jazz, classique et psychédélie

L’album mélange compositions originales et adaptations sauvages. Flower King of Flies est un rock psychédélique tendu et inquiétant. Dawn est une pièce contemplative influencée par le jazz. La reprise de America de Leonard Bernstein (West Side Story) est un geste d’audace pure : prendre un classique de Broadway et le transformer en manifeste anti-guerre du Vietnam. Lors d’un concert au Royal Albert Hall, Emerson brûlera un drapeau américain sur scène pendant le morceau, provoquant un scandale national.

Fun fact rock’n’roll : Emerson avait développé une rivalité de scène avec Jimi Hendrix. Les deux se croisaient régulièrement dans les clubs londoniens, et chacun essayait de surpasser l’autre en pyrotechnie instrumentale. Hendrix brûlait sa guitare, Emerson plantait des poignards dans son orgue. La surenchère de destruction créative à son meilleur.

Le laboratoire du prog

The Thoughts of Emerlist Davjack est un disque inégal mais fascinant. Certains morceaux sont des exercices d’ego instrumental un peu longuets, d’autres sont des éclairs de génie pur. Mais dans son ensemble, l’album dessine un territoire que personne n’avait encore exploré : celui du rock classique ambitieux, technique, intellectuel, et pourtant physiquement puissant. Emerson y forge le vocabulaire qu’il perfectionnera avec ELP.

Lee Jackson au chant n’a pas le charisme vocal d’un Robert Plant ou d’un Ian Anderson, et c’est peut-être la faiblesse principale du groupe. Mais quand les instruments prennent le relais, quand Emerson décolle sur son Hammond et que Davison le suit avec une batterie de jazz-rock d’une précision mortelle, The Nice atteint des altitudes que peu de groupes de 1967 peuvent revendiquer.

Keith Emerson se suicidera en 2016, à 71 ans, torturé par des problèmes nerveux aux mains qui l’empêchaient de jouer. Mais en 1967, ces mains étaient les plus rapides et les plus audacieuses du clavier rock. Emerlist Davjack en est la preuve glorieuse et imparfaite, le brouillon génial d’un art qui n’avait pas encore de nom.

La note des passionnés

4,0 /5

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The Thoughts of Emerlist Davjack