Sortie 1970
Artiste The NICE

En 1970, Keith Emerson est a la croisee des chemins. Le claviériste de The Nice, le groupe qu’il a fonde en 1967 avec Lee Jackson et Brian Davison, sait que quelque chose touche a sa fin. Dans sa tete et dans ses doigts, une nouvelle musique se construit, plus ambitieuse encore, plus monumentale. Elle s’appellera Emerson, Lake and Palmer et elle changera la definition meme de ce qu’un trio rock peut faire.

Mais avant de franchir ce pas, il y a Five Bridges. L’album sort en octobre 1970 sur Charisma Records. C’est a la fois un testament et un triomphe, l’oeuvre culminante d’un groupe qui a repousse les limites du rock progressif avec une ambition jamais dementie. Le concept est audacieux : enregistrer en direct avec le Sinfonia of London Orchestra, melanger le rock electrique et la musique classique dans un cadre live, sans filet de securite.

Les ‘Five Bridges’ du titre font reference aux cinq ponts qui enjambent la riviere Tyne a Newcastle-upon-Tyne, ville du nord de l’Angleterre ou les premiers concerts ont ete enregistres lors d’un festival local en 1969. Ce choix geographique n’est pas anodin : Newcastle est une ville ouvriere, industrielle, pas le milieu habituel d’un projet musical aussi ambitieux que la fusion rock-classique. Mais The Nice n’a jamais eu peur de l’anachronisme ou du paradoxe.

Keith Emerson etait a cette epoque l’un des instrumentistes les plus spectaculaires de la scene rock britannique. Ses performances live etaient legendaires : il traitait la musique comme un acte physique total, exploitant toutes les ressources expressives de l’orgue Hammond avec une technique et une expressivite phenomenales. L’orgue sous ses mains n’etait pas un instrument de salon, c’etait une bete sauvage qu’il domptait avec une maitrise hors du commun.

‘Five Bridges Suite’ est le plat principal de cet album-festin. En cinq mouvements distincts qui s’enchainent avec la logique d’une symphonie, Emerson deploie une vision musicale qui emprunte a Bartok, a Sibelius, a Bach, tout en conservant l’energie electrique du rock. Lee Jackson chante avec une intensite dramatique appropriee. La section orchestrale repond, dialogue, s’oppose parfois. C’est une conversation entre deux mondes musicaux qu’on croyait incompatibles.

L’album contient egalement une interpretation de l’Intermezzo de la Suite Karelia de Sibelius, qui montre comment Emerson peut prendre un morceau de la tradition classique nordique et le faire swinguer avec un naturel deconcertant. Puis il y a le troisieme mouvement de la Symphonie Pathetique de Tchaïkovsky, traite avec le meme melange de respect et d’audace qui caracterise l’approche de The Nice envers le repertoire classique.

Lee Jackson, le bassiste-chanteur qui est souvent la voix publique du groupe, a dit que Five Bridges representait pour lui l’aboutissement de tout ce que The Nice avait cherche a faire depuis sa creation. ‘Nous voulions montrer que le rock n’etait pas condamne a la simplicite, que la puissance electrique pouvait coexister avec la sophistication harmonique’, expliquait-il. Effectivement, ils ont reussi.

Brian Davison, le batteur, joue ici avec une precision metronomique qui lui permet de tenir ensemble les differentes composantes de cet orchestre improbable. Garder le groove rock tout en suivant les exigences de la partition orchestrale demande un niveau de maitrise et d’adaptabilite qui n’est pas donne a tout le monde. Davison y parvient avec une aisance qui temoigne de sa formation et de sa sensibilite.

Five Bridges entre dans les charts britanniques. Le public rock britannique de 1970 est pret pour ce type de proposition musicale ambitieuse. La meme annee, les Beatles viennent de se dissoudre, et les musiciens de leur generation cherchent de nouveaux territoires a explorer. The Nice a montre une direction. Emerson, Lake and Palmer va l’exploiter a grande echelle.

La dissolution de The Nice en 1970, juste apres la sortie de Five Bridges, a quelque chose de paradoxal : le groupe finit sur sa meilleure forme, au moment ou il aurait pu aller encore plus loin. Mais les chemins divergeaient inevitablement. Emerson avait rencontre Greg Lake (ex-King Crimson) et Carl Palmer, et ensemble ils allaient construire quelque chose d’encore plus grand. Five Bridges reste cependant comme la preuve que The Nice etait deja en train de definir l’avenir, meme quand personne d’autre n’en etait conscient.

La note des passionnés

4,0 /5

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Five Bridges