1970 Album

Death Walks Behind You

par ATOMIC ROOSTER

4,0
Sortie 1970

Entre le premier et le second album d’Atomic Rooster, Carl Palmer était parti rejoindre Keith Emerson et Greg Lake pour former ELP. Son remplacement par Paul Hammond n’avait pas affaibli le groupe : il l’avait transformé. Hammond avait un jeu plus heavy, plus direct, moins jazz que Palmer. Et avec les nouvelles recrues Pete French au chant et Steve Bolton a la guitare, Atomic Rooster devenait un groupe de heavy prog qui n’existait nulle part ailleurs avec cette précision.

Death Walks Behind You, sorti en 1970, est considéré par la plupart des fans du groupe comme leur chef-d’oeuvre. L’ajout d’un chanteur et d’un guitariste a la formation originale en trio donnait a la musique de Vincent Crane un espace d’expression plus large, une palette plus riche, une puissance dramatique décuplée. Et Crane, libéré de la pression d’assumer seul toute la partie mélodique, pouvait se concentrer sur ce qu’il faisait de mieux : construire des atmosphères harmoniques denses et inquiétantes.

Le titre de l’album, Death Walks Behind You, annonce le ton. Ce n’est pas un album de bonne humeur. C’est une méditation sur l’obscurité, sur la mort comme présence constante dans la vie quotidienne, sur la fragilité de l’existence humaine. Ces thèmes, traités avec le même type de distance ironique que les Anglais affectionnent face au tragique, donnent a l’album une densité existentielle que peu de groupes de rock progressif de l’époque osaient revendiquer.

La chanson titre est un monument. Crane a l’orgue Hammond trace une ligne mélodique qui descend comme un escalier vers les profondeurs, Bolton a la guitare ajoute des couches de distorsion qui évoquent un enfer de garage, Hammond a la batterie pilonne avec une régularité de métronome apocalyptique, et French chante avec une intensité qui ferait froid dans le dos si la musique n’était pas déjà aussi glaçante. C’est du heavy rock progressif dans sa forme la plus aboutie.

VUG, l’instrumentale qui ouvre la face B, montre l’autre facette du groupe : plus complexe structurellement, avec des changements de tempi qui reflètent l’influence de la musique classique contemporaine sur Crane. Ce musicien avait une connaissance approfondie de Bartok et de Shostakovich, et ces influences transparaissaient dans ses compositions les plus ambitieuses.

Chris Farlowe, le chanteur soul britannique connu pour son numéro un Out of Time en 1966, fit un passage éclair dans le groupe a cette époque, apparaissant sur certaines sessions. Cette collaboration inattendue entre un chanteur soul et un groupe de heavy prog disait quelque chose sur la fluidité des frontières musicales en Angleterre en 1970 : les musiciens se déplaçaient entre les genres avec une liberté qui n’allait pas durer.

Vincent Crane était un compositeur a la créativité torturée. Ses troubles bipolaires se manifestaient par des phases d’euphorie créatrice intense suivies de crises dépressives sévères. Cette dynamique intérieure se lisait dans sa musique : les montées dramatiques, les descentes soudaines, les contrastes violents entre le lumineux et l’obscur qui caractérisaient les meilleures compositions d’Atomic Rooster n’étaient pas simplement des effets dramatiques calculés. Ils reflétaient une réalité psychologique.

Le groupe continua d’enregistrer jusqu’au milieu des années 70, avec des reformations successives et des changements de personnels constants. Crane maintint Atomic Rooster en vie comme une sorte de projet personnel permanent, un refuge musical ou il pouvait continuer a exprimer sa vision malgré les difficultés. Cette persistance forçait l’admiration et soulignait combien la musique était vitale pour lui au sens littéral du terme.

Sur X : @atomicrooster

Death Walks Behind You est l’album qui prouve qu’Atomic Rooster était plus qu’un groupe de rock progressif parmi d’autres. C’était une voix singulière dans un choeur complexe, une proposition artistique qui n’essayait pas de ressembler a ce que les autres faisaient. Dans la riche histoire du prog rock britannique du début des années 70, cet album mérite sa place aux cotes des grandes oeuvres du genre, même s’il n’a jamais reçu la reconnaissance commerciale qu’il méritait.

La question du succes commercial d’Atomic Rooster est une des plus frustantes de l’histoire du rock britannique de l’epoque. Ils eurent des singles classement au Royaume-Uni, notamment Devil’s Answer en 1971 qui atteignit le numero 4. Mais une presence dans les charts ne se traduisit jamais en notoriete mondiale durable. En France, en Allemagne, dans les pays Scandinaves, ils avaient des fans devotement fideles. Aux Etats-Unis, ils resterent quasi inconnus.

Cette geographie du succes disait quelque chose sur la nature de leur musique : trop sombre pour le marche americain de la pop, pas assez accessible pour devenir mainstream meme au Royaume-Uni. Vincent Crane avait fait le choix de la singularite artistique, conscient ou non que ce choix impliquait de renoncer a certaines formes de succes. Death Walks Behind You est le monument de ce choix : un album qui ne ressemble a rien d’autre, qui ne cherche pas a ressembler a rien d’autre, et qui gagne en permanence de nouveaux auditeurs cinquante ans apres sa sortie parce que cette originalite est inusable.

— Discographie —

Plus de ATOMIC ROOSTER

Voir la fiche artiste →

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Death Walks Behind You