Rare Bird, Rare Bird (1969) : la symphonie progressive venue de nulle part
En 1969, un groupe de rock britannique sort un album debut qui fera tres peu parler de lui en Grande-Bretagne et deviendra un succes phenomenal en Europe continentale. Cette inversion des roles, ce succes a l’etranger avant la reconnaissance nationale, est l’une des caracteristiques les plus fascinantes de la scene rock britannique de la fin des annees 60. Rare Bird est un groupe de Londres qui joue un rock progressif centre sur les claviers, avec deux organistes et sans guitariste, une formation inhabituelle qui donne a leur musique une couleur et une densite harmonique uniques dans le paysage de l’epoque. Graham Field et David Kaffinetti aux claviers, Steve Gould au chant et a la basse, Mark Ashton a la batterie : quatre musiciens qui ont trouve une configuration peu orthodoxe et qui en tirent quelque chose d’absolument original et de profondement personnel.
Le premier album de Rare Bird, auto-intitule et publie en 1969 sur Charisma Records, est le document fondateur d’une vision musicale qui n’appartient qu’a eux. L’absence de guitare, qui pourrait sembler une limitation, est en realite une liberation : sans la guitare pour occuper le terrain habituel du rock, les claviers peuvent se deployer dans tout l’espace sonore, explorer des textures et des structures harmoniques que la combinaison guitare-basse-batterie-chant ne permettrait pas. Graham Field, le claviériste principal, est un musicien d’une formation classique serieuse qui n’a aucun complexe a citer Bach et Brahms comme influences au meme titre que Keith Emerson ou Ray Manzarek. Cette double appartenance, classique et rock, donne a la musique de Rare Bird une richesse et une complexite rares dans le rock de 1969.
Sympathy : une chanson pour l’histoire
« Sympathy » est le titre par lequel Rare Bird entrera dans l’histoire du rock progressif europeen. Cette chanson, avec ses accords d’orgue descendants et la voix melancolique de Steve Gould, devient un succes majeur en France, en Allemagne et en Belgique, atteignant les premieres places des charts continentaux avec une facilite qui surprend tout le monde, y compris le groupe lui-meme. La chanson a une qualite d’universalite emotionnelle que les grandes chansons pop ont toujours : elle touche immediatement, sans effort, comme si elle avait ete ecrite pour vous specifiquement. La progression harmonique de Field est d’une elegance et d’une emotionnalite qui transcendent les barrieres linguistiques. En France, un pays ou les chansons anglaises passent rarement en tete des palmares, « Sympathy » fait exception avec une aisance et un naturel deconcertants.
Mais « Sympathy » n’est pas le seul titre interessant de l’album. « Hammerhead » est un morceau de rock progressif d’une architecture complexe, avec des changements de temps et de metrique qui temoignent d’une ambition compositionnelle qui depasse de loin ce qu’un premier album est generalement en mesure d’offrir. « What You Want to Know » est plus direct, plus melodique, avec une qualite pop qui montre que le groupe sait aussi ecrire des chansons accessibles quand il le souhaite. L’album dans son ensemble est d’une coherence et d’une ambition remarquables pour une premiere oeuvre, comme si Rare Bird avait attendu des annees avant d’enregistrer et avait ainsi eu le temps de peaufiner chaque idee a la perfection, de trouver la forme exacte qui convient a chaque inspiration.
Le succes europeen de l’album et du single « Sympathy » donne a Rare Bird une presence internationale que peu de groupes britanniques debutants peuvent revendiquer. Ils tourneront en France et en Allemagne, jouant devant des publics qui connaissent leurs chansons par coeur et qui les accueillent comme des stars. Cette reconnaissance europeenne avant la reconnaissance nationale est une ironie que Steve Gould a souvent commentee avec un melange d’amusement et d’amertume. La Grande-Bretagne aurait du etre le premier marche. Elle a ete le dernier a comprendre ce que le Continent avait immediatement senti dans cette musique : quelque chose de beau, de sincere, et d’entierement nouveau dans le paysage du rock progressif naissant.
La carriere de Rare Bird s’etirera sur plusieurs albums dans les annees 70, mais jamais ils ne retrouveront tout a fait la magie de ce premier album et de « Sympathy ». C’est le lot de nombreux groupes de rock progressif de cette periode : une oeuvre debut d’une intensite et d’une fraicheur incomparables, suivie de disques de plus en plus elabores mais de moins en moins spontanes. Le premier album reste toujours la meilleure porte d’entree vers leur univers musical, le document le plus honnete de ce qu’ils etaient avant que le succes et les attentes du public ne commencent a peser sur leur creation. Un temoignage de ce qu’est la vraie originalite : fragile, inattendue, et impossible a reproduire.
La scene progressive britannique de la fin des annees 60 est particulierement riche en groupes qui travaillent au-dela des limites du rock traditionnel. Procol Harum a montre la voie avec « A Whiter Shade of Pale » en 1967. Yes se forme en 1968. Genesis en 1967. Et dans cet ecosysteme de plus en plus peuple d’artistes ambitieux, Rare Bird trouve sa niche particuliere : pas le rock avec orchestre de Procol Harum, pas les constructions architecturales de Yes, mais quelque chose de plus intime, de plus centre sur les claviers, de plus directement emotionnel. Graham Field compose des melodies qui ont une qualite de chanson populaire europeenne medievale, comme si les troubadours de l’Occitanie medievale avaient reincarne dans un groupe de rock londonien des annees 60 et decide d’utiliser un orgue Hammond plutot qu’un luth. Cette filiation imaginaire, aussi fantaisiste qu’elle soit, capture quelque chose de reel dans la musique de Rare Bird : une beaute melodique qui semble venue de tres loin, d’un temps avant le rock, d’une memoire musicale qui remonte plus loin que Buddy Holly ou Little Richard. Steve Gould chante cette beaute avec une voix precise et melancolique qui lui donne l’humanite et la chaleur qui en font plus qu’une curiosite musicale.
« Rare Bird a prouve que le rock progressif n’avait pas besoin de guitare pour etre grand. Sympathy est l’une des plus belles chansons de 1969, et personne en Angleterre ne s’en est rendu compte a l’epoque. » (Noel Redding)
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