Il est des rencontres dans l’histoire de la musique qui auraient pu ne jamais avoir lieu et dont le resultat, quand elles se produisent, laisse l’auditeur face a quelque chose d’entierement nouveau. La collaboration entre Spooky Tooth et Pierre Henry, materialisee dans l’album Ceremony: An Electronic Mass, est de celles-la. Un groupe de hard rock britannique et le pionnier francais de la musique concrete : a priori, rien ne les destine a travailler ensemble. Et pourtant, de cette improbabilite nait quelque chose d’unique dans la production musicale des annees 1970.
Pierre Henry est, avec Pierre Schaeffer, l’inventeur de la musique concrete, cette discipline artistique nee en France dans les annees 1940 et 1950 qui traite les sons enregistres comme une matiere plastique. On les deforme, on les superpose, on les assemble de facons inedites pour creer des oeuvres qui n’ont plus rien a voir avec la musique instrumentale traditionnelle. Depuis le Groupe de Recherches Musicales de l’ORTF a Paris, Henry a explore des territoires sonores que personne n’avait arpentes avant lui, des paysages sonores qui redefinissent ce qu’on entend par musique.
Spooky Tooth, de son cote, est l’un des groupes de rock britannique les plus interessants de la fin des annees 1960. Gary Wright aux claviers et au chant, Mike Harrison au chant, Greg Ridley a la basse, Mike Kellie a la batterie, Luther Grosvenor a la guitare : une formation dont la musique conjugue la puissance du hard rock naissant avec une sensibilite harmonique venue du gospel et de la soul americaine. Leur album Spooky Two (1969) est considere comme un classique du genre par tous ceux qui ont eu la chance de le decouvrir.
L’idee de la collaboration vient d’Island Records, le label d’avant-garde britannique qui n’a jamais eu peur des paris les plus risques. Le concept : prendre les compositions de Spooky Tooth et les transformer radicalement par le traitement electronique de Pierre Henry. Le resultat est une oeuvre hybride et etrange, ni tout a fait un album de rock ni tout a fait une oeuvre de musique concrete, mais quelque chose d’entierement sui generis qui appartient a une categorie qu’il a fallu inventer pour le contenir.
La voix de Mike Harrison, naturellement puissante et chargee d’emotion, se retrouve ici deformee, multipliee, spatialisee par les manipulations de Henry. Les guitares sont traitees comme des sons bruts a sculpter plutot que comme des instruments a enregistrer proprement. Les claviers de Gary Wright perdent leurs contours nets pour se fondre dans des nappes sonores qui evoquent les recherches electroniques d’avant-garde de l’epoque.
Le titre de ‘Messe electronique’ n’est pas choisi au hasard. L’album emprunte a la structure de la messe catholique ses grandes divisions et sa dimension rituelle. Il y a quelque chose de sacre dans cette musique, quelque chose qui evoque les grandes orgues des cathedrales mais passe par le filtre de la modernite electronique et de l’amplification rock. C’est a la fois tres ancien dans ses references et tres contemporain dans ses moyens.
L’album n’est pas facile. Il demande une disponibilite d’ecoute que le rock conventionnel n’exige pas. Certains fans de Spooky Tooth ont ete perdus, certains amateurs de musique concrete ont ete surpris par la rudesse du rock. Mais ceux qui ont ose traverser cet objet sonore inclassable y ont trouve quelque chose d’unique dans la production musicale de 1970, une experience qui ne ressemble a aucune autre.
Pierre Henry a dit que cette collaboration l’avait oblige a repenser certaines de ses certitudes sur la separation entre musique savante et musique populaire. Ces frontieres, que l’academisme musical avait erigees en murs infranchissables, se revelaient ici poreuses et arbitraires. Spooky Tooth, de leur cote, ont reconnu avoir ete transformes par l’experience. C’est la definition meme d’une collaboration artistique reussie : tout le monde en sort different, et la musique en sort plus grande qu’avant.
Cinquante ans apres, Ceremony reste un objet de fascination pour les amateurs d’avant-garde musicale et les historiens du rock. Il prefigure des experimentations que des artistes comme Nine Inch Nails ou Aphex Twin feront des decennies plus tard avec des technologies infiniment plus avancees. La vision etait la, en 1970, dans ce mariage improbable entre un groupe de rock britannique et un compositeur parisien qui n’avaient presque rien en commun sauf le gout du risque.
Plus de SPOOKY TOOTH
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


