The Low Spark of High Heeled Boys
par TRAFFIC
Il y a des titres d’albums qui sont déjà, en eux-mêmes, des poèmes. The Low Spark of High Heeled Boys est de ceux-là. Sept mots qui ne ressemblent à rien d’autre, une formule mystérieuse qui fascine avant même qu’on ait posé l’aiguille sur le disque. Et l’histoire de ces sept mots est à elle seule une anecdote de rock et roll comme on les aime : Jim Capaldi, batteur et parolier de Traffic, se trouvait au Maroc avec ses compagnons de route quand l’acteur Michael J. Pollard (le grand public le connaît pour son rôle dans Bonnie and Clyde) griffonna cette phrase dans son carnet. Capaldi l’a gardée, la tournant et la retournant dans sa tête, jusqu’à ce qu’elle devienne le titre d’une chanson, puis d’un album entier. « Ça résumait quelque chose de lui, dira-t-il. Cette attitude de rebelle incandescent. Le ‘Low Spark’, c’est cette force souterraine qui circule au niveau de la rue. »
Nous sommes en novembre 1971. Traffic est un groupe en perpétuelle mutation depuis sa création en 1967 par Steve Winwood, Jim Capaldi, Chris Wood et Dave Mason. Ces garçons-là n’ont jamais cru aux lineups fixes ni aux formules répétables : leur histoire est une succession de dissolutions, de reformations, d’additions et de soustractions de musiciens. Mais en septembre 1971, quand ils s’installent aux Island Studios de Londres pour enregistrer ce qui deviendra leur cinquième album studio, ils ont autour d’eux une configuration particulièrement intéressante.

Un supergroupe informel dans les studios d’Island Records
Le coeur du groupe reste Steve Winwood (guitare, piano, orgue Hammond, chant principal), Jim Capaldi (percussions, chant sur deux titres) et Chris Wood (saxophones, flûte). Mais autour d’eux gravitent des musiciens dont les trajectoires individuelles feraient rougir n’importe quelle liste de prestige. Ric Grech à la basse et au violon : cet homme a joué avec Eric Clapton et Ginger Baker au sein de Blind Faith, le supergroupe éphémère de 1969. Jim Gordon à la batterie : un musicien qui sera plus tard impliqué dans la co-composition de Layla avec Derek and the Dominos. Rebop Kwaku Baah aux percussions supplémentaires : son premier album avec Traffic, une présence venue des jungles du Ghana pour enrichir les rythmiques de l’ensemble. Et Mike Kellie, non crédité, joue de la batterie sur le dernier titre.
L’album est produit par Steve Winwood lui-même, avec Brian Humphries aux commandes de la console. Six titres, cinquante minutes environ, une construction qui refuse la logique du single radio au profit d’une exploration patiente et profonde. Island Records distribue le disque au Royaume-Uni et dans le monde entier (sauf au Canada, qui passe par Polydor), et la réponse du public est immédiate : l’album atteint la septième place du Billboard Top LPs aux États-Unis et sera certifié platine, le seul album de la carrière de Traffic à dépasser le million d’exemplaires vendus outre-Atlantique.
La face A s’ouvre sur Hidden Treasure, plus de quatre minutes d’un rock sophistiqué où la section rythmique de Gordon et Capaldi pose un tapis parfait sous les arabesques instrumentales de Wood et la voix de Winwood. Puis vient le monument central, la pièce maîtresse, le titre éponyme : The Low Spark of High Heeled Boys, onze minutes et quarante-quatre secondes d’une musique qui n’appartient à aucune catégorie simple. Le morceau commence par un vamp de piano à deux accords, hypnotique, presque minimaliste, qui va se développer lentement sur près de douze minutes, avec des solos de saxophone de Chris Wood qui semblent surgir de nulle part, un orgue Hammond de Winwood qui distord l’espace sonore, et des transitions entre les sections en ré mineur et ré majeur qui créent une tension continue jamais vraiment résolue.
L’art du tempo lent et de la profondeur patiente
Jim Capaldi raconte que la chanson n’avait initialement que deux couplets. Le troisième a été composé en urgence pendant que Winwood enregistrait déjà sa partie vocale : Capaldi a griffonné les paroles et les a passées à Winwood entre deux prises. Cette improvisation de dernière minute est totalement invisible à l’écoute. La chanson coule comme une rivière qui aurait toujours su où elle allait. C’est le signe d’une maturité artistique rare.
La face B continue dans le même esprit d’exploration sereine. Light Up or Leave Me Alone est un des deux titres où Jim Capaldi prend le micro principal, offrant un contraste bienvenu avec la voix de tête si caractéristique de Winwood. Rock and Roll Stew, l’autre titre chanté par Capaldi, est le plus direct et le plus immédiatement dansant de l’album, presque une concession à la radio, mais une concession tellement élégante qu’on ne peut pas lui en tenir rigueur. Many a Mile to Freedom déploie plus de sept minutes d’un rock prog sinueux où la flûte de Chris Wood joue un rôle de premier plan, créant des dialogues subtils avec le piano de Winwood. Et l’album se referme sur Rainmaker, presque huit minutes de densité progressive, le seul titre où Mike Kellie remplace Jim Gordon à la batterie.
La pochette du disque est elle-même une oeuvre d’art : ses coins coupés créent l’illusion tridimensionnelle d’un cube, une idée graphique si forte que le groupe la reprendra sur l’album suivant, Shoot Out at the Fantasy Factory. À l’époque, ce genre de détail conceptuel, cette cohérence entre le visuel et le musical, est l’une des signatures d’Island Records, ce label londonien qui a redéfinit ce qu’une maison de disques pouvait offrir à ses artistes en termes de liberté et d’ambition.
Plus de cinquante ans après sa sortie, The Low Spark of High Heeled Boys n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Ce n’est pas un album facile : il demande une écoute active, une disponibilité, un abandon aux subtilités rythmiques et harmoniques que Winwood et ses compagnons y ont tissés. Mais pour ceux qui lui accordent cette attention, la récompense est totale. Traffic a réalisé ici quelque chose que peu de groupes ont réussi : un album de rock qui est aussi de la musique de chambre, une oeuvre populaire qui est aussi de l’art pur. La « Low Spark », l’étincelle basse et profonde dont parlait Capaldi, continue de brûler.
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