American Woman
par The GUESS WHO
L’ironie de « American Woman » est totale et délicieuse. Un groupe canadien – de Winnipeg, Manitoba – écrit et enregistre la chanson anti-américaine la plus populaire de l’histoire du rock, et la chanson devient le plus grand hit de toute leur carrière aux États-Unis. Nixon la fait jouer a la Maison-Blanche. Les soldats américains au Vietnam la fredonnent. Et pendant ce temps, Randy Bachman et Burton Cummings rigolent quelque part dans les plaines du Manitoba en se disant qu’ils n’auraient pas pu rever scenario plus absurde.
« American Woman, stay away from me » – l’interprétation la plus évidente est celle d’une mise en garde contre les femmes américaines, vues comme des séductrices dangereuses. Mais Bachman a expliqué que la chanson était en réalité une critique de la politique américaine et de ses effets sur le monde, avec la femme américaine comme métaphore des États-Unis eux-memes. La guerre du Vietnam, l’impérialisme, la culture de consommation qu’il voyait depuis le Canada avec un regard étranger mais informé – tout ça se retrouve dans ces paroles qui peuvent se lire littéralement ou métaphoriquement.
La chanson elle-meme a une genèse improbable. Randy Bachman a raconté qu’il avait improvisé le riff fameux entre deux chansons lors d’un concert, qu’il avait cassé une corde et cherché a gagner du temps, et que le groove qu’il avait trouvé dans cet instant d’improvisation était si fort que le groupe l’avait immédiatement entouré d’une structure. La version live de cette nuit-là a fourni la base de l’enregistrement studio. Les meilleures chansons viennent parfois d’accidents heureux.
Le Guess Who de 1970 est Burton Cummings – l’une des grandes voix du rock canadien, avec une puissance et une flexibilité vocale qui lui permettent de couvrir une gamme émotionnelle considérable – et Randy Bachman – le guitariste qui allait bientot quitter le groupe pour fonder Bachman-Turner Overdrive et son propre succès commercial phénoménal. La tension entre les deux – Bachman plus bluesy et heavy, Cummings plus pop et sophistiqué – est l’une des sources créatrices du son du groupe.
L’album American Woman n’est pas uniquement une affaire de single. « No Time » est une autre chanson efficace et mémorable, avec une structure rythmique qui lui donne une énergie différente de la chanson titre. « Talisman » montre une face plus mystérieuse et expérimentale du groupe. Et l’ensemble de l’album révèle une formation qui avait plus a dire que son seul hit radiophonique le laissait deviner.
La sortie d’American Woman a coïncidé avec le départ de Randy Bachman pour des raisons de santé et de différences artistiques – il était devenu Adventiste du Septième Jour et ne voulait plus tourner avec un groupe dont les habitudes de vie étaient incompatibles avec sa foi nouvelle. Ce départ a changé la direction du groupe et marqué la fin de sa période la plus créatrice.
Le Guess Who avait émergé de la scène musicale de Winnipeg dans les années soixante, avait traversé plusieurs formations et plusieurs changements de style, et avait finalement trouvé son identité dans ce rock direct et américain-mais-pas-tout-a-fait-américain qui était leur marque. Leur contribution a l’identité musicale canadienne est considerable : ils ont prouvé qu’on pouvait venir de Winnipeg et produire des hits qui dominaient les charts dans un pays qui n’était pas le leur. American Woman, l’album, est le document de leur apogée.
Randy Bachman n’est pas parti les mains vides après avoir quitté le Guess Who. Après une tentative solo peu concluante (Brave Belt avec Chad Allan), il a fondé Bachman-Turner Overdrive en 1973 avec son frère Tim et d’autres musiciens. BTO a immédiatement retrouvé le son lourd et direct qui avait caractérisé le meilleur travail de Bachman au Guess Who, et a produit une série de hits – « Takin’ Care of Business », « You Ain’t Seen Nothin’ Yet » – qui ont confirmé que son instinct musical était intact.
Burton Cummings, resté au Guess Who après le départ de Bachman, a essayé de maintenir le groupe mais sans son partenaire principal, la magie n’était plus tout a fait la. Il a eu une carrière solo respectable dans les années soixante-dix, mais n’a jamais retrouvé les hauteurs d’American Woman. Les deux hommes représentent un cas typique d’une symbiose créatrice : ensemble, ils produisaient quelque chose de plus grand que ce que chacun pouvait faire seul.
L’album American Woman lui-meme contient plusieurs autres pièces qui méritent l’écoute au-dela du single célèbre. « No Time » est une autre démonstration d’énergie directe que le groupe manie avec facilité. « 8:15 » montre une face plus bluesy, ancrée dans la tradition que Bachman avait absorbée dans ses années de guitariste en formation. Et les jams instrumentales qui ponctuent l’album révèlent un groupe qui savait jouer ensemble et qui aimait ça.
La contribution du Guess Who a l’identité musicale canadienne est plus grande que leurs seuls chiffres de ventes. Ils ont prouvé qu’il était possible de faire un rock authentique depuis Winnipeg – pas un rock qui cherchait a sonner américain ou britannique, mais quelque chose qui avait son propre son et ses propres références. Cette légitimité qu’ils ont conquise a ouvert la voie pour toute une génération de musiciens canadiens des décennies suivantes.
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