Three Dog Night est l’un des groupes les plus commercialement réussis de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix américains , et l’un des plus mal compris. Souvent réduits à un groupe pop sans substance, ils représentent en réalité quelque chose de plus intéressant : un groupe de rock mainstream qui prend des chansons de compositeurs underground et les transforme en hits de masse, faisant ainsi le pont entre la pop commerciale et la songwriting d’avant-garde.
Le groupe comprend trois chanteurs , Danny Hutton, Cory Wells et Chuck Negron , ce qui lui donne une palette vocale exceptionnelle. Pas une voix principale soutenue par des choristes, mais trois voix de qualité égale qui peuvent se partager les leads selon les besoins de chaque chanson. Cette configuration est rare dans le rock de l’époque et explique une partie de leur polyvalence stylistique.
One, leur premier album sorti en 1969, présente immédiatement leur approche distinctive : des reprises de compositeurs remarquables. « Nobody » de Harry Nilsson, « One » de Harry Nilsson encore, « Let Me Go » de Hoyt Axton, « Try a Little Tenderness » d’Otis Redding. Ce n’est pas de la paresse , c’est un choix artistique délibéré, une façon de mettre en valeur des chansons qui méritent d’être entendues par le plus grand nombre possible.
« One (Is the Loneliest Number) » de Harry Nilsson est leur premier grand succès , une chanson d’une mélancolie absolue sur la solitude, transformée par Three Dog Night en une déclaration pop d’une efficacité redoutable. Chuck Negron chante avec une douleur authentique que la production pop rutilante de l’album ne parvient pas à masquer. C’est le paradoxe du groupe : une esthétique commerciale au service d’un contenu émotionnel réel.
Harry Nilsson, le génie discret de la pop américaine de cette époque, sera le plus grand bénéficiaire des reprises de Three Dog Night. Leurs versions de ses chansons le rendront richement royalement , ses compositions étant reprises par un groupe qui vend des disques en quantités industrielles. Nilsson, lui-même peu intéressé par les tournées et la vie publique d’un artiste pop, était parfaitement servi par un groupe qui faisait le travail promotionnel à sa place.
La production d’Abbey Abernethy, Jimmy Greenspoon, Floyd Sneed, Joe Schermie et Michael Allsup , les musiciens du groupe , est d’une efficacité pop qui n’a rien d’honteux. L’efficacité pop est un art difficile, précisément parce qu’elle doit paraître naturelle et sans effort. Les arrangements de Three Dog Night sont fonctionnels au sens noble du terme : ils font exactement ce qu’ils sont censés faire.
« Try a Little Tenderness », la reprise du classique d’Otis Redding, est peut-être le moment le plus ambitieux de l’album. Cory Wells, qui prend le lead vocal sur ce titre, chante avec une conviction soul que peu de groupes blancs de pop rock pouvaient égaler. Son interprétation est différente de celle de Redding , moins tendue, moins explosive , mais sincère et musicalement solide.
Three Dog Night se dissoudra en 1976, se reformera en 1981 et continuera intermittemment jusqu’à nos jours. Leur catalogue de hits , « Eli’s Coming » de Laura Nyro, « Joy to the World » de Hoyt Axton, « Black and White » d’Earl Robinson , représente une anthologie des meilleurs compositeurs américains du début des années soixante-dix. En ce sens, leur travail est un service public : ils ont fait connaître ces compositeurs à un public qui ne les aurait jamais découverts autrement.
One est le point de départ de cette aventure , imparfait, encore en train de chercher sa formule, mais déjà porteur de la vision qui fera de Three Dog Night l’un des groupes les plus importants commercialement de leur époque. Une vision simple : prendre les meilleures chansons disponibles et les chanter le mieux possible. C’est plus difficile qu’il n’y paraît. Et Three Dog Night y réussissait.
La question qui se pose souvent pour Three Dog Night est celle de l’authenticité : peut-on être authentique quand on n’écrit pas ses propres chansons? La réponse que l’album donne est claire : oui, à condition de choisir avec soin et d’interpréter avec conviction. Cory Wells, Danny Hutton et Chuck Negron ne sont pas des compositeurs , mais ils sont des interprètes d’exception, capables de trouver dans une chanson écrite par quelqu’un d’autre la vérité émotionnelle qui la rend universelle. C’est un talent différent mais non moins réel.
La mode dans le rock des années soixante valorisait l’auteur-compositeur-interprète , le modèle Dylan, le modèle Beatles. Three Dog Night allait à contre-courant de cette mode, revendiquant une tradition plus ancienne , celle des grands interprètes de standards qui voyaient leur rôle comme la mise en valeur du répertoire existant plutôt que la création d’un répertoire nouveau. Cette vision les marginalise dans les histoires du rock « sérieux » mais elle a sa propre noblesse.
La liste des compositeurs dont Three Dog Night a joué les oeuvres est un panthéon de la pop américaine des années soixante et soixante-dix : Harry Nilsson, Hoyt Axton, Laura Nyro, Randy Newman, Mac Davis, Paul Williams. Ces auteurs, souvent connus dans leurs cercles mais peu fameux du grand public, ont vu leur réputation grandir grâce aux reprises de Three Dog Night. C’est un rôle que les groupes pop jouent rarement , celui de passeur de répertoire , mais Three Dog Night l’a joué avec une efficacité remarquable.
Randy Newman, notamment, a vu plusieurs de ses chansons être reprises par Three Dog Night avant de devenir lui-même une figure reconnue. « Mama Told Me (Not to Come) », reprise par Three Dog Night en 1970, deviendra leur premier numéro 1. Newman dira plus tard que ces reprises ont changé sa vie économiquement et lui ont donné la liberté de continuer à faire exactement ce qu’il voulait sans compromis commerciaux.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
