At Home, The Groundhogs (1969) : Tony McPhee et les racines du blues britannique
The Groundhogs est l’un des groupes les plus importants et les moins celebres de la scene blues-rock britannique. Fonde au debut des annees 60 par le guitariste Tony McPhee, le groupe a passe sa longue existence a faire du blues avec une conviction absolue et une independence artistique totale, refusant les concessions commerciales et les modes musicales passageres pour rester fidele a une vision musicale qui est celle du blues dans ce qu’il a de plus authentique et de plus profond. At Home, l’un de leurs albums de cette periode prolifique de la fin des annees 60, est le document de cette conviction, une oeuvre intime et directe qui montre le groupe dans son etat le plus pur et le plus expressif, sans artifices ni ornements superflus qui viendraient affaiblir la force brute de leur vision musicale.
Tony McPhee est un guitariste d’une singularite et d’une personnalite musicales remarquables. Autodidacte, il a appris le blues americain sur des disques importes et des emissions de radio, developpant un style propre qui doit enormement a John Lee Hooker, a Howlin’ Wolf et a Muddy Waters mais qui n’en est jamais une simple imitation. McPhee joue le blues comme s’il l’avait invente, avec une propriete et une autorite qui viennent d’une assimilation profonde plutot que d’une reproduction superficielle. Sa guitare a une voix qu’on reconnait immediatement : abrupte, directe, avec des sons etranges et beaux produits par des techniques de jeu que personne d’autre n’utilise de la meme facon. C’est la marque des vrais guitaristes de blues : un son personnel, immediatement identifiable.

La purete du blues sans ornements
Ce qui distingue les Groundhogs de beaucoup de leurs contemporains blues-rock britanniques, c’est leur refus de l’ornement. Pas de cordes, pas de cuivres, pas d’arrangements elabores, pas de concessions aux modes psychedeliques ou progressives qui dominent la scene britannique de la fin des annees 60. Juste une guitare, une basse, une batterie, et la voix de McPhee. Ce depouillement est une position esthetique deliberee, une affirmation que le blues dans sa forme la plus nue est suffisant, que la richesse de cette musique n’a pas besoin d’habillage supplementaire pour s’exprimer pleinement. McPhee a compris quelque chose d’essentiel sur le blues : son pouvoir vient de ce qu’il ne cache pas, pas de ce qu’il ajoute.
Le titre de l’album, At Home, renvoie a cette idee d’intimite et de depouillement. C’est une musique jouee a la maison, sans les pretentions d’une grande production studio, avec la spontaneite et la chaleur d’une session entre musiciens qui se connaissent et se font confiance. Cette qualite d’enregistrement domestique est une valeur, pas un defaut. Elle rapproche la musique des origines du blues, de ces enregistrements de champ des annees 20 et 30 ou les ethnomusicologues captaient les chanteurs de blues dans leurs environments naturels avec des equipements rudimentaires et en tiraient des documents d’une verite et d’une puissance irreplacables.
Tony McPhee continuera avec les Groundhogs pendant des decennies, publiant des albums qui evoluent avec lui mais qui gardent toujours le meme noyau dur de conviction blues. « Thank Christ for the Bomb » en 1970, leur album suivant, sera considere comme leur chef-d’oeuvre par beaucoup de leurs fans, avec ses themes politiques et sociaux exprimes dans le langage du blues. Mais cet album de 1969 est le plus nu et le plus direct, celui qui montre le groupe dans son essence la plus pure, avant que les ambitions conceptuelles ne viennent enrichir mais aussi compliquer la vision musicale de McPhee. Une oeuvre de depouillement absolu, belle comme seul le vrai peut l’etre, et qui trouve dans sa simplicite une force que les albums plus elabores n’atteignent pas toujours.
La region de Teddington, dans le Middlesex, a la peripherie de Londres, est le contexte geographique de la formation de Tony McPhee. Pas un quartier ouvrier de Detroit ou de Chicago, pas un ghetto noir du Mississippi, pas une ville portuaire comme Liverpool ou Manchester : une banlieue paisible de Londres, sans histoire musicale particuliere, sans tradition de blues ou de rhythm and blues. Et pourtant, c’est la que McPhee a grandi avec une passion pour le blues americain qui n’a rien a envier a celle des musiciens ayant grandi au plus pres de ses sources geographiques. Cette histoire est l’histoire du blues comme force universelle, capable de traverser les oceans et les cultures, de trouver des oreilles prets a l’entendre dans les endroits les plus inattendus. McPhee a recu le blues comme un message personnel, comme une revelation qui l’a mis en communication avec quelque chose d’essentiel dans l’experience humaine. Et il a passe toute sa vie a essayer de retransmettre ce message, de faire en sorte que ceux qui l’ecoutent recoivent a leur tour ce qu’il avait recu lui-meme.
L’heritage de Tony McPhee et des Groundhogs sur le rock britannique des annees 70 est plus profond qu’on ne le dit habituellement. Les groupes de hard rock naissant de cette periode, Black Sabbath, Uriah Heep, Deep Purple dans sa phase heavy, doivent tous quelque chose au ton et a l’approche du blues-rock que McPhee et ses contemporains avaient etablis dans les annees 60. La facon dont le blues electrique americain a ete transforme en quelque chose de plus dur, de plus lourd, de plus british par des groupes comme les Groundhogs est l’une des etapes fondamentales dans la genealogie du heavy metal. Ce n’est pas un heritage que les metalheads revendiqueraient facilement, et McPhee lui-meme n’a jamais cherche a l’etre. Mais l’histoire musicale est souvent faite de ces genealogies imprevues, ou les influences circulent independamment des intentions et des identites artistiques des musiciens. Tony McPhee voulait jouer du blues. Il a involontairement contribue a la naissance du heavy metal. C’est le genre de paradoxe que l’histoire de la musique aime produire, et qui rend les oeuvres comme At Home plus importantes et plus interessantes qu’elles ne le paraissent a premiere vue.
« Tony McPhee joue le blues comme s’il avait grandi dans le Delta. Il n’est pas du Delta, il est de Teddington. Mais quand il joue, la difference disparait. » (John Peel, BBC Radio)
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