The Letter/Neon Rainbow
par The BOX TOPS
The Box Tops, The Letter : L’Explosion Soul d’une Bande de Gamins de Memphis
L’été 1967 est cruel avec les imposteurs. C’est l’été de l’amour, le Summer of Love, mais aussi l’été où la soul américaine montre ses muscles avec une férocité qu’on n’avait plus vue depuis les grandes heures de la Motown et de Stax. Et au milieu de tout ça, surgit The Letter, single sorti en août par un groupe dont personne ne connaît le nom deux mois plus tôt : les Box Tops. Deux minutes et deux secondes de pur génie. La chanson la plus courte à atteindre le numéro un du Billboard en 1967, et peut-être l’une des meilleures chansons rock jamais enregistrées.
Alex Chilton a seize ans. Seize ans. Il chante comme un homme de quarante ans qui a tout perdu et tout retrouvé plusieurs fois. Cette voix râpeuse, mature, quasi surnaturelle pour un adolescent de Memphis, Tennessee. Le son de Stax Records imprégné dans chaque inflexion, la tradition de la soul sudiste absorbée comme par osmose depuis la naissance. Quand on demande à Chilton comment il chante comme ça, il hausse les épaules. Il ne sait pas. Il a toujours chanté comme ça.

L’album The Letter/Neon Rainbow est produit par Dan Penn et Chips Moman, deux noms qu’il faut connaître si vous vous intéressez sérieusement à la musique américaine des années soixante. Penn est un génie de la chanson sudiste, auteur de Do Right Woman pour Aretha Franklin et de centaines d’autres chansons qui ont défini le son soul de cette décennie. Moman est le directeur artistique American Sound Studio à Memphis, l’homme qui a travaillé avec Elvis en 1969 sur les sessions de son retour en grâce. Avec ces deux-là aux commandes, les Box Tops ne pouvaient pas faire un mauvais disque.
La Lettre Qui a Tout Changé
La chanson The Letter a été écrite par Wayne Carson Thompson, un songwriter texan que la plupart des gens n’ont jamais entendu mentionner. Elle arrive dans les mains des Box Tops presque par accident. Dan Penn l’entend, comprend immédiatement ce qu’elle peut devenir entre la voix d’Alex Chilton, et décide d’entourer la chanson d’arrangements qui brisent toutes les conventions pop de l’époque. Pas de violons sirupeux, pas de choeurs sucrés. Des guitares rugueuses, une section rythmique qui attaque, et ce bruit de jet d’avion au début qui était révolutionnaire pour l’époque.
Ce son d’avion, justement. Dan Penn a l’idée d’ajouter ce bruit d’aéroport pour illustrer la hâte du narrateur qui doit rejoindre sa bien-aimée. Simple, efficace, mémorable. En deux secondes, avant même que la voix de Chilton n’entre, on comprend l’urgence de la chanson. C’est de la mise en scène sonore, du cinéma en musique. Et ça marche avec une efficacité qui laisse encore pantois aujourd’hui.
« Quand on a enregistré The Letter, je ne savais même pas si c’était une bonne chanson. Je savais juste que ça sonnait vrai. » Alex Chilton, interviewé des années plus tard.
Le reste de l’album est à l’avenant. Neon Rainbow, la chanson titre de la face B, est une ballade qui montre une autre facette du groupe, plus mélancolique, plus introspective. Trains and Boats and Planes, reprise de la composition de Burt Bacharach, révèle un groupe capable de prendre un matériau déjà fort et de lui ajouter une dimension émotionnelle supplémentaire. Les Box Tops ne sont pas simplement des interprètes. Ils sont des transmetteurs d’émotion, des amplificateurs de ce que la chanson veut dire.
Memphis, Tennessee : Le Centre du Monde en 1967
Pour comprendre les Box Tops, il faut comprendre Memphis en 1967. Cette ville du Tennessee est en train de vivre une révolution culturelle silencieuse mais explosive. Stax Records enregistre Otis Redding, Sam and Dave, Booker T. and the MGs. Sun Records a lancé Elvis, Carl Perkins, Jerry Lee Lewis dans la décennie précédente. La radio locale diffuse du gospel, du blues, du country, du R&B, tout en même temps, dans un mélange que personne d’autre dans le monde ne peut reproduire.
Alex Chilton grandit dans ce bain musical. Son père est musicien de jazz, sa mère est passionnée de musique. Il écoute Ray Charles, Bobby Blue Bland, les disques Stax qui tournent dans toutes les maisons du quartier. Quand il rejoint les Box Tops à seize ans, il apporte avec lui toute cette culture absorbée depuis l’enfance. Ce n’est pas de l’imitation. C’est de l’assimilation totale.
Le groupe lui-même est une construction de Dan Penn et de l’industrie musicale locale. Gary Talley à la guitare, Bill Cunningham à la basse, John Evans à l’orgue et Danny Smythe à la batterie. Cinq gamins de Memphis qui auraient pu rester dans l’anonymat et qui se retrouvent propulsés au sommet des charts américains en quelques semaines. Le succès les prend par surprise. Ils n’avaient pas prévu ça. Personne ne prévoit jamais ce genre de choses.
La question que tout le monde pose en 1967 : est-ce que les Box Tops sont noirs ou blancs ? La question peut sembler étrange aujourd’hui, mais à l’époque, dans une Amérique encore profondément ségréguée, elle est cruciale. La voix de Chilton est si soul, si authentiquement enracinée dans la tradition afro-américaine, que les radios noires diffusent The Letter comme si c’était un disque de R&B, pendant que les radios blanches le traitent comme un hit rock. Les Box Tops jouent simultanément dans les deux cases, ce qui est un exploit remarquable pour des garçons blancs de Memphis.
L’Ombre d’Alex Chilton
Le succès de The Letter aura des conséquences inattendues sur la carrière ultérieure d’Alex Chilton. Big Star, le groupe qu’il cofonde au début des années soixante-dix avec Chris Bell, sera comparé en permanence aux Box Tops, évalué à l’aune de ce premier succès fulgurant. Chilton passera des années à se battre avec son propre héritage, à vouloir s’en éloigner, à explorer des territoires musicaux radicalement différents.
Mais l’album The Letter/Neon Rainbow reste debout, intact, aussi frais qu’en 1967. Il y a dans ce disque une énergie brute, une authenticité émotionnelle qui résiste au temps avec une obstination remarquable. La soul sudiste ne vieillit pas. Elle mûrit, comme le bon whisky du Tennessee, en gagnant en complexité ce qu’elle perd en rugosité superficielle. Écoutez I’m Your Puppet, reprise de James and Bobby Purify, et dites-moi que vous n’êtes pas ému. Je vous parie que vous ne pouvez pas.
The Letter a été reprise par des dizaines d’artistes, de Joe Cocker à Carpenters en passant par Leon Russell. Chaque version dit quelque chose sur l’interprète qui la choisit. Mais aucune n’atteint la perfection de l’original, cette perfection maladroite d’un adolescent de seize ans qui ne sait pas encore qu’il est en train d’enregistrer quelque chose d’immortel. C’est peut-être ça, le secret de la grande musique : se faire dans l’innocence de ne pas savoir ce qu’on est en train de faire.
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