The Easybeats, Friday on My Mind (1967) : Le Vendredi Qui Changea Le Rock Australien
Il y a des disques qui sentent le bitume chaud, la sueur des vestiaires et l’impatience de la jeunesse. Friday on My Mind des Easybeats est de ceux-là. Sorti en 1967, cet album porte en lui toute la rage contenue d’une semaine de boulot avalée comme une pilule amère, avec en récompense la promesse absolue, totale, cosmique, du vendredi soir. C’est le rock dans ce qu’il a de plus brut et de plus humain.
Les Easybeats sont une histoire de migrants. Harry Vanda, George Young et leurs comparses se sont retrouvés à Sydney dans les années soixante, venus d’Europe avec leurs accents et leurs guitares, portant dans leurs bagages les harmonies des Beatles et la rage des Stones. Résultat, une formation qui sonnait british mais qui pensait australien. Un paradoxe vivant, électrique et irrésistible.
Le Vendredi Comme Manifeste Générationnel
Le titre phare, Friday on My Mind, est bien plus qu’un tube. C’est un hymne de classe ouvrière déguisé en chanson pop. Harry Vanda et George Young, les deux cerveaux de la formation, l’ont composé en quelques heures dans un appartement miteux de Sydney. La chanson décrit avec une précision chirurgicale le calvaire du lundi au jeudi, l’aliénation du boulot répétitif, et la lumière au bout du tunnel : le vendredi soir, les filles, la liberté provisoire. C’est Zola qui rencontre Chuck Berry.
Le riff d’ouverture est une gifle. Ces trois notes descendantes, jouées avec une urgence qui tient du cri, ont traversé les décennies sans prendre une ride. David Bowie reprendra le titre en 1973 sur son album Pin Ups, hommage sincère d’un glam rockeur aux précurseurs oubliés. Gary Moore en fera une version heavy metal dans les années quatre-vingt. Mais rien n’égale l’original, cette version où la voix de Stevie Wright semble sur le point de se briser sous le poids de l’impatience.
« Nous voulions capturer ce sentiment universel. Le travailleur qui regarde l’horloge. C’est la condition humaine mise en musique. » – Harry Vanda
Un Album Entre Deux Mondes
L’album dans son ensemble est un fascinant objet de transition. On est en 1967, la psychédélie commence à envahir le rock comme du lierre sur une façade d’immeuble. Les Easybeats y trempent les pieds prudemment. Des arrangements de cordes apparaissent ici et là, les harmonies vocales se font plus complexes, mais le groupe garde toujours un pied solidement planté dans le rhythm and blues direct et sans fioritures qui les a définis.
Des titres comme Women montrent un groupe qui expérimente sans se perdre. La production de Ted Albert, figure incontournable de la scène australienne, donne à l’ensemble une cohérence remarquable. Chaque titre respire, chaque arrangement sert la chanson plutôt que l’ego du producteur. Une vertu rare en ces temps où les studios devenaient des cathédrales du son surchargé.
L’Héritage Oublié et Retrouvé
L’histoire des Easybeats est aussi l’histoire d’une injustice discographique. Pendant des décennies, ce groupe a été réduit à son seul tube international, Friday on My Mind, comme si le reste de leur oeuvre n’avait jamais existé. C’est oublier que Vanda et Young allaient devenir les architectes du son rock australien des années soixante-dix et quatre-vingt, produisant AC/DC (George Young est le frère aîné d’Angus et Malcolm), forgeant le hard rock sudiste à la sauce australienne avec leur duo Flash and the Pan.
En 1967, quand cet album sort, l’Australie est encore musicalement aux marges du monde. Les Easybeats ont été les premiers à planter le drapeau australien dans les charts britanniques. Friday on My Mind atteint la sixième place au Royaume-Uni, une performance extraordinaire pour un groupe venu du bout du monde. Ils prouvaient que le rock n’avait pas de passeport obligatoire.
La Mécanique du Chef-d’Oeuvre Mineur
Il faut parler de la guitare de Tony Cahill sur cet album. Une rythmique implacable, des riffs qui claquent comme des portes de voiture, une économie de moyens qui force le respect. Dans un monde où Jimi Hendrix réinventait la guitare électrique et où Clapton était Dieu selon les tags londoniens, les Easybeats pratiquaient une autre religion : celle du service à la chanson. Pas d’esbroufe technique, pas de solo interminable pour impressionner les autres musiciens. Juste ce qu’il faut, là où il le faut.
Cette philosophie allait devenir la signature d’une certaine école australienne du rock. Directe, sans chichis, les deux pieds dans le sol, les yeux fixés sur la piste de danse. AC/DC n’aurait pas sonné comme AC/DC sans cette leçon apprise par les frères Young sous les doigts de leurs aînés des Easybeats.
Cinquante Ans Après, Toujours Vendredi
Écouter Friday on My Mind en 2026 est une expérience troublante. La chanson titre n’a rien perdu de sa pertinence. Le lundi reste le lundi. Le vendredi reste la lumière promise. L’aliénation du travail répétitif n’a pas disparu avec la société des loisirs. Si quelque chose, elle s’est intensifiée, raffinée, numérisée, mais elle est toujours là, et ce riff descendant comme un soupir de soulagement la capture encore avec une précision qui défie les décennies.
Les Easybeats se sont séparés en 1969, usés par les tournées et les tensions commerciales. Mais cet album reste un monument de la pop rock mondiale, trop longtemps cantonné aux anoraks de la musique australienne alors qu’il mérite une place au panthéon des disques essentiels de 1967. Une année qui a vu sortir Sgt. Pepper’s, Are You Experienced et The Doors. La concurrence était rude. Les Easybeats ont tenu leur rang avec classe et rage.
Note : 9/10. Un vendredi soir embouteillé de génie.
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