Odessey and Oracle, The ZOMBIES (1968) : L’album le plus beau du monde fait par un groupe qui venait de se dissoudre
Il y a dans l’histoire du rock quelques albums dont la beauté est indissociable de la tragédie de leur création. Odessey and Oracle des Zombies est le premier de cette liste. Enregistré en 1967 par un groupe qui s’apprêtait à se séparer, sorti en 1968 sans fanfare ni promotion, ignoré par les critiques et boudé par le public, il deviendra une star post-mortem quand « Time of the Season » explosera dans les charts américains au début de 1969, plusieurs mois après la dissolution officielle du groupe. Les Zombies auront réussi le tour de force de produire leur chef-d’oeuvre au moment précis où ils n’existaient plus en tant que groupe. C’est presque trop romanesque pour être vrai, et pourtant c’est exactement ce qui s’est passé. Bienvenue dans le monde des Zombies, où les paradoxes sont la règle et les happy endings ont toujours un goût de cendre.

Abbey Road avant les Beatles, ou presque
L’histoire de l’enregistrement de cet album commence dans des circonstances précaires. Les Zombies viennent d’être lâchés par leur label Decca et décident de financer eux-mêmes les sessions d’enregistrement. Ils obtiennent du temps de studio aux EMI Studios d’Abbey Road, les mêmes studios où les Beatles travaillent à ce moment-là sur Sgt. Pepper. Le groupe utilise le même mellotron que les Beatles, enregistré dans les mêmes salles avec Geoff Emerick aux manettes, l’ingénieur du son légendaire de Sgt. Pepper lui-même. Il y a quelque chose d’extraordinairement symbolique dans cette coïncidence : les Beatles créent leur album le plus célèbre dans la pièce d’à côté pendant que les Zombies fabriquent le leur, qui sera ignoré à sa sortie mais reconnu comme un chef-d’oeuvre une fois que les passions seront apaisées. Les sessions se déroulent entre juin et novembre 1967, et le résultat porte la marque de cette créativité particulière qui s’empare des groupes qui savent qu’ils sont en train de toucher quelque chose d’unique.
Rod Argent, le claviériste et compositeur principal du groupe, et Chris White, le bassiste, assurent ensemble la production de l’album. C’est une décision courageuse pour deux musiciens qui n’ont jamais occupé ce rôle auparavant, et elle se révèle payante au-delà de toutes les espérances. Argent compose la plupart des chansons avec une générosité mélodique qui ferait rougir les plus grands songwriters de l’époque. « Care of Cell 44 », « A Rose for Emily », « Brief Candles », « Hung Up on a Dream » : autant de miniatures pop d’une perfection formelle qui réconcilie la sophistication harmonique et la spontanéité émotionnelle. Et puis, au bout de l’album, « Time of the Season » : quatre-vingt-dix-sept secondes d’harmonie vocale a cappella suivies de l’un des riffs d’orgue les plus reconnaissables du rock, un groove hypnotique qui n’a pas pris une ride en cinquante ans. Argent voulait que Colin Blunstone chante le morceau d’une certaine façon, Blunstone n’aimait pas la chanson au départ et a failli envoyer son complice se la chanter lui-même. Ce désaccord créatif a failli priver le rock d’une de ses chansons les plus parfaites. Le titre de l’album, lui, est le résultat d’une faute de frappe du graphiste Terry Quirk, qui a écrit « Odessey » au lieu d' »Odyssey ». Le groupe a décidé de garder la faute d’orthographe, trouvant qu’elle ajoutait une touche supplémentaire d’originalité involontaire.
« Nos revenus pour les concerts avaient beaucoup diminué, et nous n’avions plus d’argent. On s’attendait à être lâchés par notre label et à être forcés de nous séparer. » Rod Argent, Sound on Sound
« Time of the Season » devient un hit numéro trois aux États-Unis en début 1969, au moment où le groupe n’existe plus. CBS profite du succès pour sortir l’album au format américain. Le groupe est invité à des tournées, des shows télévisés, des festivals. Le problème : les Zombies ne sont plus les Zombies. Rod Argent forma un groupe différent et une promotion en 1969 tenta en vain de convaincre d’autres musiciens de se faire passer pour les Zombies dans des concerts. L’histoire fut courte et peu glorieuse. Mais l’album, lui, est immortel.
Aujourd’hui, Odessey and Oracle figure régulièrement dans les palmarès des plus grands albums de tous les temps. Tom Petty en parlait comme de son album préféré. Paul McCartney a salué sa perfection harmonique à plusieurs reprises. Les Zombies se sont reformés dans les années deux mille, continuent de tourner avec Colin Blunstone et Rod Argent, et jouent encore régulièrement l’intégralité de l’album en concert à une communion de fans de plus en plus larges. La justice, parfois, finit par rattraper le temps perdu. Et certains albums, comme des vins grands crus, ont besoin de décennies pour atteindre leur pleine expression.
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