Sortie 1967

The Creation : « We Are Paintermen » (1967), les pères oubliés de la peinture sonore

Il existe dans l’histoire du rock une catégorie particulièrement cruelle : celle des groupes qui ont tout inventé avant tout le monde et que personne ne connaît. The Who ont volé leur feedback. Les Kinks leur sens de la mélodie pop-art. Jimmy Page a peut-être emprunté quelques idées à leur guitariste. Pourtant, si vous mentionnez The Creation dans la plupart des conversations musicales, vous obtiendrez des regards vides et des haussements d’épaules. C’est une injustice historique d’une ampleur considérable, et « We Are Paintermen », sorti en 1967, en est la preuve sonore irréfutable.

The Creation naît en 1966 des cendres d’un groupe de rhythm and blues appelé The Mark Four. Kenny Pickett au chant, Eddie Phillips à la guitare, Bob Garner à la basse, Jack Jones à la batterie. Ce sont des jeunes gens de l’East End de Londres qui ont grandi avec le Merseybeat et le British Invasion, mais qui veulent aller plus loin, plus fort, plus vite, plus étrange. Ils ont des ambitions artistiques qui débordent largement le cadre du simple groupe pop de l’époque.

Eddie Phillips et l’invention du feedback à l’archet

Concentrons-nous sur Eddie Phillips. Parce qu’il y a dans l’histoire de la guitare électrique un certain nombre de gestes fondateurs que tout le monde attribue à Hendrix ou à Townshend, et qui ont en réalité été inventés par cet inconnu de l’East End londonien. Phillips est, selon toute vraisemblance, le premier guitariste de rock à avoir utilisé un archet de violoncelle sur sa guitare électrique, créant des textures sonores d’une étrangeté magnifique, des nappes de feedback contrôlé qui préfigurent le Led Zeppelin de « Whole Lotta Love » et bien au-delà.

Jimmy Page connaissait-il The Creation ? La réponse est certainement oui. Page, en 1967, était le guitariste de session le plus demandé de Londres. Il était partout. Il connaissait tout le monde. Il entendait tout ce qui se faisait. Est-ce que cette technique de l’archet est passée de Phillips à Page ? L’histoire ne le dit pas officiellement. Elle le suggère fortement.

Pochette de We Are Paintermen de The Creation

« Painter Man », le single qui a précédé l’album et qui lui donne son titre dans cette version légèrement modifiée, est une chanson absolument fascinante. Kenny Pickett y chante la condition de l’artiste maudit, incompris, réduit à peindre des portraits de commande pour payer son loyer. Il y a là quelque chose de profondément mod, de profondément londonien, cette conscience de classe alliée à une ambition artistique, cette frustration d’être trop intelligent pour ce qu’on vous propose.

Le pop-art sonique avant que le terme existe

L’album est un objet étrange. Il sort d’abord en Allemagne, marché sur lequel The Creation a paradoxalement plus de succès qu’en Angleterre. Le label Hitton Polydor comprend quelque chose que le marché britannique rate complètement : ce groupe est en train d’inventer une forme de pop-art sonique qui correspond exactement à ce que Warhol fait à New York avec ses sérigraphies, à ce que les Situationnistes font à Paris avec leurs détournements.

« Making Time » est peut-être leur chef-d’œuvre absolu. Un riff de guitare qui attaque comme un poing dans la figure, une batterie martelée avec une précision chirurgicale, une ligne de basse qui court sous la surface comme une rivière souterraine. Et ce solo qui arrive au milieu de la chanson, ce solo dans lequel Phillips abandonne son médiator pour saisir l’archet et transformer sa guitare en instrument de musique concrète. En 1967. Trois ans avant que Led Zeppelin n’enregistre « Whole Lotta Love » dans ce même état d’esprit.

« Nous peignions avec le son. C’est pour ça qu’on s’appelait Paintermen. La musique était notre peinture et le feedback était notre pinceau. » , Eddie Phillips, entretien de 1997

Il faut parler de « How Does It Feel To Feel », autre pièce majeure du répertoire de The Creation. Une chanson qui joue avec les structures répétitives, qui explore la transe avant que ce mot soit courant dans le vocabulaire rock, qui préfigure le drone et le minimalisme rock de groupes comme Spacemen 3 ou My Bloody Valentine. En 1967. Avec des instruments analogiques. Sans ordinateurs. Sans auto-tune. Avec du talent, de l’intuition et cette certitude absolue d’être en train de faire quelque chose d’important.

L’échec commercial comme signe de distinction

Pourquoi The Creation n’est-il pas aussi célèbre que The Who ou les Kinks ? La question mérite d’être posée et la réponse est complexe. D’abord, les changements de line-up incessants qui ont empêché le groupe de construire une identité stable sur la durée. Ensuite, une gestion commerciale chaotique, des conflits avec les maisons de disques, des singles qui ne sont pas sortis au bon moment. Enfin, et c’est peut-être le plus cruel, une forme d’avant-gardisme qui les mettait en décalage avec les attentes du public de l’époque.

The Creation se dissoudra en 1968, laissant derrière eux un corpus d’enregistrements épars, des faces B introuvables, des singles oubliés. Il faudra attendre les années 80 et la redécouverte de ce son par la scène indie britannique pour que leur importance soit enfin reconnue. Oasis a repris leur chanson « Bitch » (rebaptisée pour la re-sortie américaine). The Jesus and Mary Chain les citait en influence. Primal Scream avait leurs disques.

« We Are Paintermen » est le son d’un groupe qui avait vingt ans d’avance sur son époque et qui a payé ce privilège au prix fort : l’anonymat, l’oubli, l’injustice historique. Redécouvrir cet album aujourd’hui, c’est entendre des choses qu’on croyait avoir été inventées bien plus tard. C’est une expérience légèrement vertigineuse et parfaitement recommandable.

Note finale : 9/10. Pour l’archet. Pour Painter Man. Pour cette façon qu’ils avaient de voir l’avenir sans savoir qu’il leur appartenait.

La note des passionnés

4,0 /5

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We Are Paintermen