Birmingham, Angleterre, 1967. Une ville de fer et de brume, loin du glamour de Londres, qui ne sait pas encore qu’elle va engendrer certains des groupes les plus importants du rock britannique : Black Sabbath, Judas Priest, Duran Duran. Et avant eux tous, The Move, le groupe qui unit la pop psychédélique des Beatles, la violence créatrice des Who et l’ambition orchestrale des Kinks dans une proposition aussi séduisante qu’explosée. Quand leur album éponyme sort en 1968 sur Regal Zonophone, The Move est déjà une légende du circuit underground britannique. Le disque va confirmer la légende.
La formation de The Move est un joyau : Roy Wood au chant et à la guitare, Carl Wayne au chant, Trevor Burton à la guitare, Christopher « Ace » Kefford à la basse et Bev Bevan à la batterie. Roy Wood est l’architecte du groupe, le compositeur en chef, l’homme aux mille idées par minute dont l’hyperactivité créatrice aurait pu le perdre si elle n’avait pas été aussi disciplinée. C’est lui qui écrira la plupart des chansons de cet album, lui qui décidera du son, lui qui poussera vers l’avant sans jamais se satisfaire du déjà-fait.
« Flowers in the Rain » ouvre l’album avec une légèreté trompeuse. Cette chanson est entrée dans l’histoire pour la raison la plus britannique qui soit : elle a été le tout premier titre diffusé par BBC Radio 1 quand la station a ouvert ses émissions le 30 septembre 1967. Tony Blackburn l’a passée à 7h01 du matin, inaugurant une ère nouvelle pour la radio britannique. Sauf que cette gloire radiophonique allait s’accompagner d’un scandale : la pochette de la sortie single montrait une caricature du Premier Ministre Harold Wilson dans une pose compromettante. Wilson a attaqué le groupe en justice, et les droits d’auteur des ventes du single ont dû être reversés à des oeuvres caritatives. Roy Wood n’a jamais touché un penny de son plus grand succès.
« Night of Fear », qui avait précédé « Flowers in the Rain » en single, est une autre merveille de psychédélisme britannique. Le riff qui introduit le morceau est directement inspiré de la « 1812 Overture » de Tchaikovski, transmuté en fuzz guitar ravageur. Wood a cette capacité unique à trouver dans la musique classique des motifs qu’il réinterprète en rock sans que la greffe paraisse artificielle. Ce sera une de ses grandes obsessions musicales, confirmée plus tard dans Electric Light Orchestra qu’il co-fondera avec Jeff Lynne.
« I Can Hear the Grass Grow », sorti en single avant l’album, est peut-être la chanson la plus représentative du style Move : un pied dans le pop baroque des Kinks façon « Sunny Afternoon », un autre dans le rock psychédélique façon « Purple Haze ». La ligne de basse d’Ace Kefford, hypnotique et précise, maintient l’édifice tandis que les couches de guitares de Wood et Burton tissent une tapisserie sonore d’une richesse inattendue. C’est une chanson qui sonne comme si elle avait été construite par un architecte aussi bien que par un musicien.
Carl Wayne apporte une autre dimension au groupe : là où Wood est introverti et obsessionnel, Wayne est extraverti et théâtral. Sur scène, The Move est réputé pour ses performances visuellement spectaculaires : ils détruisaient des téléviseurs à coups de hache, brûlaient des effigies de politiciens, créaient des happenings dadaïstes qui anticipaient directement le punk de 1977. Alice Cooper avouera sa dette envers The Move dans plusieurs interviews. L’idée du rock comme spectacle total, comme art de la destruction créatrice, The Move l’avait inventée avant tout le monde.
La production de Denny Cordell, qui avait également travaillé avec Procol Harum sur « A Whiter Shade of Pale », donne à l’album une cohérence sonore remarquable. Cordell comprend que The Move n’est pas un simple groupe pop mais quelque chose de plus ambitieux, et il leur laisse l’espace pour développer leurs idées sans les contraindre dans des formats radiophoniques trop étroits. Le résultat est un album qui vieillira bien mieux que la plupart de ses contemporains.
La trajectoire post-album de Roy Wood est fascinante : après The Move, il co-fonde Electric Light Orchestra avec Jeff Lynne, puis crée Wizzard, avec lequel il sort « See My Baby Jive » et les inoubliables singles de Noël « I Wish It Could Be Christmas Everyday ». C’est un artiste caméléon, insaisissable, toujours en mouvement, qui n’aura jamais la reconnaissance à la hauteur de son talent. The Move reste son premier chef-d’oeuvre, la preuve que Birmingham pouvait rivaliser avec Liverpool et Londres quand il s’agissait de faire du rock de première qualité.
Fun fact : lors d’un concert au Marquee Club de Londres en 1967, The Move a incendié une voiture sur scène pour illustrer « Fire Brigade », une de leurs chansons. Les pompiers ont dû intervenir en urgence, et le groupe a failli être interdit de scène dans toute la Grande-Bretagne. Roy Wood a déclaré par la suite qu’il regrettait l’incident, non pas à cause du danger, mais parce que la fumée avait abimé ses guitares qui étaient encore en coulisses. Les priorités d’un musicien…
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