The Pretty Things. Mai 1970. Un groupe qui aurait dû être aussi célèbre que les Rolling Stones et qui reste pourtant l’un des secrets les mieux gardés du rock britannique. « Parachute » est leur chef-d’oeuvre absolu, un album concept d’une beauté rare qui explore les territoires du rock progressif avec une sensibilité poétique sans pareille. C’est l’album que tout le monde aurait dû avoir dans sa collection et que trop peu ont entendu.
L’histoire du groupe remonte à 1963. Dick Taylor, guitariste fondateur, a fait partie des premières formations qui allaient devenir les Rolling Stones avant de choisir sa propre voie. Il rejoint Phil May, chanteur au timbre brut et expressif, et ensemble ils forgent un groupe qui refuse les compromis commerciaux depuis ses débuts. Les Pretty Things ont toujours préféré l’expérimentation à la facilité.
En 1968, ils avaient créé la surprise avec « S.F. Sorrow », considéré aujourd’hui comme le premier album concept rock de l’histoire, précédant « Tommy » des Who de plusieurs mois. Pete Townshend lui-même a reconnu l’influence. Mais malgré les éloges critiques, le grand public est passé à côté. « Parachute », deux ans plus tard, représente une nouvelle tentative de construire une oeuvre cohérente et ambitieuse.
L’album s’ouvre sur « Scene One », une introduction atmosphérique qui installe immédiatement un climat sonore particulier. Les arrangements sont riches sans être surchargés, la production de Norman Smith, ingénieur qui a travaillé avec les Beatles et Pink Floyd, apporte une clarté cristalline à chaque instrument. Phil May chante avec une intensité contenue qui force l’attention.
« The Good Mr. Square » est une satire mordante du conformisme bourgeois anglais, avec une mélodie qui reste en tête longtemps après la fin du morceau. « She Was Tall, She Was High » déploie une architecture musicale complexe sur sept minutes, changeant de rythme et de tonalité avec une fluidité remarquable. « Grass » est un interlude acoustique d’une tendresse inattendue.
La pièce maîtresse est peut-être la suite finale « Parachute », qui donne son titre à l’album et rassemble tous les fils thématiques en une conclusion à la fois épique et intime. Dick Taylor y démontre que sa guitare peut être aussi douce que tranchante selon les besoins de la composition. Wally Waller à la basse et John Povey aux claviers construisent un tapis sonore d’une densité remarquable.
Norman Smith, que tout le monde appelait « Hurricane Smith » en raison de son caractère entier, est le grand artisan sonore de cet album. Il comprend instinctivement ce que le groupe cherche et translate leurs idées en sons concrets avec une efficacité remarquable. Les sessions au studio Abbey Road ont été intenses mais productives. Le groupe arrivait avec des démaquettes très travaillées et Smith les aidait à trouver les arrangements définitifs.
Rolling Stone Magazine a inscrit « Parachute » dans sa liste des deux cents albums essentiels du rock. C’est une reconnaissance tardive mais méritée. Le magazine américain a compris avant beaucoup d’autres que cet album représentait quelque chose d’unique dans le paysage du rock britannique de 1970. Une vision. Une cohérence. Un son reconnaissable entre tous.
Les Pretty Things n’ont jamais vraiment percé aux États-Unis. Leur label, Harvest, filiale de EMI consacrée au rock progressif, n’avait pas les ressources marketing nécessaires pour lancer un groupe aussi peu formaté de l’autre côté de l’Atlantique. Et pourtant, les musiciens américains qui ont eu la chance d’entendre « Parachute » à sa sortie en sont restés marqués à vie.
Phil May a déclaré dans plusieurs interviews que « Parachute » était l’album dont il était le plus fier dans une carrière pourtant riche en réussites. La cohérence thématique, la qualité des arrangements, l’équilibre entre ambition et lisibilité. Tout ce qu’un artiste peut espérer accomplir dans une session d’enregistrement. Un disque qui vieillit avec une grâce absolue et qui sonne aujourd’hui aussi moderne qu’à sa sortie.
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