The United States of America
The United States of America, The UNITED STATES OF AMERICA (1968) : Le manifeste électronique qui brûle le drapeau
En mars 1968, Columbia Records, le label le plus puissant d’Amérique, celui de Bob Dylan et de Miles Davis, publie un disque qui ressemble à rien de connu. Pas de guitare. Pas de basse au sens traditionnel du terme. A la place : un ring modulator, des synthétiseurs primitifs, un violon électrique, des claviers trafiqués, des bandes magnétiques retravaillées, et par-dessus tout ça, la voix cristalline et légèrement menaçante de Dorothy Moskowitz qui chante des textes à la fois surréalistes et politiquement subversifs. The United States of America n’est pas un groupe de rock. C’est une déclaration de guerre esthétique. C’est une bombe déposée au coeur du marché discographique américain, avec un minuteur réglé sur l’éternité. Cinq décennies plus tard, l’explosion résonne encore.
Joseph Byrd et la politique du son
Derrière ce projet baroque se trouve Joseph Byrd, compositeur et chef d’orchestre formé à l’Université de Californie, qui voulait créer une musique d’avant-garde accessible, une musique qui serait à la fois politiquement engagée et musicalement révolutionnaire. Autour de lui, il rassemble Dorothy Moskowitz au chant, Gordon Marron au violon électrique et à l’ocarina, Rand Forbes à la basse électrique et Craig Woodson à la batterie et aux percussions. Enregistré en décembre 1967 et sorti le 6 mars 1968, l’album est un objet sonore unique en son genre. L’absence totale de guitare électrique est déjà une provocation en soi dans le contexte de 1968, où Jimi Hendrix et Eric Clapton regnaient en maîtres absolus. Byrd choisit à la place une palette de sons électroniques qui n’avaient jamais été utilisés dans ce contexte rock, transformant le studio d’enregistrement en laboratoire de recherche sonore. Le ring modulator, qui altère les fréquences de la voix et des instruments pour créer des sons métalliques et aliénés, devient l’instrument-signature de l’album. C’est lui qui donne à « The Garden of Earthly Delights » ce caractère à la fois menaçant et somptueux, comme si Jérôme Bosch avait décidé de composer de la musique psychédélique.
Les textes sont à la hauteur de l’ambition musicale. Byrd, dont les convictions politiques de gauche radicale structurent l’ensemble du projet, transforme chaque chanson en pamphlet poétique contre la société américaine de la fin des années soixante. « I Won’t Leave My Wooden Wife for You, Sugar », « Hard Coming Love », « Coming Down », sont autant de variations sur les thèmes de l’aliénation, de la violence de l’État et de l’hypocrisie du rêve américain. Mais Byrd est trop bon compositeur pour laisser le message politique écraser la musique. Chaque chanson est une construction sonore sophistiquée où les couches électroniques dialoguent avec la voix de Moskowitz dans un équilibre délicat, une sorte de cubisme musical qui montre les mêmes objets sous plusieurs angles simultanément. Le producteur David Rubinson, lui aussi, comprend ce que Byrd cherche à accomplir et lui laisse la liberté nécessaire pour y parvenir. Le résultat est un album qui anticipe de plusieurs décennies ce que des groupes comme Portishead ou Radiohead feront avec les possibilités de la technologie électronique appliquée à la musique populaire.
« Mon objectif esthétique pour le groupe et l’album était de créer une musique rock d’avant-garde et politiquement engagée. » Joseph Byrd, cité dans les notes de l’album
L’album connaît un succès critique modeste mais un impact culturel bien supérieur à ses chiffres de vente. Il est régulièrement cité comme l’une des oeuvres les plus visionnaires de l’histoire du rock américain, un disque qui avait compris avant tout le monde que la musique populaire pouvait intégrer les outils de la musique contemporaine sans perdre son énergie, sa colère, son désir. The United States of America ne durera que quelques mois en tant que groupe actif. Byrd et Moskowitz se séparent, le projet se dissout comme il s’était formé, dans l’urgence et la conviction. Mais l’album reste, seul et irréductible, comme un monument érigé à la mémoire d’une possibilité que l’histoire du rock n’a pas su ou voulu pleinement explorer.
Il faut écouter cet album aujourd’hui avec la conscience de ce qu’il représente : la preuve que dès 1968, il était possible de faire de la musique populaire sans guitare, sans les conventions héritées du rock and roll des années cinquante, en utilisant uniquement des sons électroniques et une vision du monde radicalement neuve. Des décennies avant les pionniers de la musique industrielle, avant Throbbing Gristle ou Einstürzende Neubauten, avant Aphex Twin ou les Chemical Brothers, The United States of America avait tracé une carte que personne d’autre ne savait lire. C’est peut-être la définition la plus exacte d’un chef-d’oeuvre : une oeuvre qui vous précède toujours d’une longueur de train.
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