Once Upon a Dream
Once Upon a Dream, The Rascals (1968) : la métamorphose psychédélique des blue-eyed soul boys
En 1968, les Rascals avaient tout pour eux. Trois albums de soul ardente et de rhythm and blues électrifié qui avaient fait d’eux l’un des groupes les plus populaires d’Amérique. Des hits fulgurants comme Good Lovin’, Groovin’, A Girl Like You qui tournaient en boucle sur toutes les radios du pays. Quatre New-Yorkais d’origine italienne qui jouaient la soul avec autant de conviction que leurs modèles noirs, et que le public afro-américain avait adoptés avec une chaleur peu commune pour des musiciens blancs. Ils auraient pu continuer dans cette veine indéfiniment, enregistrer Groovin’ Volume 2 et 3 jusqu’à la fin des temps. Ils ont choisi autre chose. Ils ont osé Once Upon a Dream.
Felix Cavaliere, la psychédélie et la métamorphose d’un groupe
Sorti le 19 février 1968, Once Upon a Dream est le premier album signé simplement « The Rascals », sans le qualificatif « Young » qui les avait accompagnés jusqu’alors. Un détail qui n’en est pas un : les avocats de la maison de disques Atlantic Records avaient exigé ce changement pour des raisons contractuelles, mais la coïncidence avec la nouvelle direction musicale du groupe est frappante. Sans « Young », ils semblaient dire : nous ne sommes plus de jeunes garçons sages qui jouent du rhythm and blues. Nous sommes des artistes qui explorent de nouveaux territoires.
Et quels territoires. Felix Cavaliere, le claviériste et chanteur, avait passé ses derniers mois à explorer le jazz, la musique indienne, les harmonies complexes du mouvement psychédélique. Eddie Brigati, son co-compositeur, s’intéressait à la philosophie orientale et à la spiritualité. Dino Danelli, le batteur, et Gene Cornish, le guitariste, suivaient le mouvement avec enthousiasme. Le résultat est un album qui intègre de manière seamless les éléments du jazz avec les textures psychédéliques de 1968, le tout soutenu par des arrangements sophistiqués signés Arif Mardin et une liste de musiciens invités stupéfiante : Ron Carter à la basse, Hubert Laws à la flûte, King Curtis au saxophone, Chuck Rainey, Richard Davis, Steve Marcus.
L’album grimpa jusqu’à la 9e place du Billboard Top LPs et à la 7e place du classement R&B, prouvant que le public suivait les Rascals dans leur évolution. Mais ce chiffre cache une réalité plus nuancée : une partie des fans de la première heure trouvait la nouvelle direction trop éloignée de la soul directe et sans concession qui les avait fait aimer le groupe. Cette tension entre l’art et le commerce, entre l’ambition créatrice et les attentes du public, est l’une des grandes lignes de fracture de 1968, une année où de nombreux groupes populaires choisirent d’évoluer au risque de perdre une partie de leur public.
« Nous voulions faire quelque chose de différent. Pas pour choquer, pas pour être ‘artistiques’ au sens prétentieux du terme, mais parce que nous avions l’impression d’avoir dit tout ce que nous avions à dire dans notre premier style. Il fallait aller ailleurs. » (Felix Cavaliere, interview Rolling Stone, 1968)
L’album est produit par le groupe lui-même, avec la collaboration technique des ingénieurs Tom Dowd et Adrian Barber, deux des ingénieurs du son les plus importants de l’histoire du rock américain. Dowd surtout, qui avait travaillé avec Aretha Franklin, Ray Charles et les Allman Brothers, apportait une oreille d’une précision et d’une sensibilité extraordinaires. Les effets sonores qui ponctuent certains morceaux de Once Upon a Dream, créés en collaboration avec Barber, participent à l’atmosphère de rêve éveillé que suggère déjà le titre de l’album.
Beaucoup considèrent aujourd’hui Once Upon a Dream comme le meilleur album des Rascals, l’oeuvre qui réalise le plus complètement leur vision artistique. Sa réhabilitation critique au fil des décennies en a fait une référence pour tous les amateurs de soul psychédélique des années soixante. Il préfigure les directions que prendrait la musique soul dans les années soixante-dix, vers un jazz-soul plus complexe et ambitieux. Les Rascals avaient compris avant tout le monde que la soul pouvait s’aventurer bien au-delà de ses frontières traditionnelles sans perdre son âme, et Once Upon a Dream en est la preuve éclatante.
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