Il y a des albums qui changent l’histoire de la musique , qui prennent tout ce qui existait avant eux et le redistribuent différemment, de sorte qu’après eux, tout semble avoir bougé. Stand! de Sly and the Family Stone, sorti en mai 1969, est l’un de ces albums. Funk, soul, rock, psychédélisme, message politique radical , tout cela dans un même disque, tenu ensemble par la vision d’un homme qui croyait que la musique pouvait changer les rapports entre les êtres humains.
Sly Stone , de son vrai nom Sylvester Stewart , est à cette époque au sommet de ses capacités créatives. Producteur, arrangeur, compositeur, instrumentiste multi-facettes, il est aussi l’architecte d’une des formations les plus originales de l’époque : un groupe mixte racialement et sexuellement, blanc et noir, homme et femme, dans une Amérique qui se battait encore pour les droits civiques. Ce groupe n’était pas une déclaration politique , c’était une déclaration politique simplement en existant.
Le son de Family Stone est immédiatement identifiable. Les cuivres criards , Jerry Martini au saxophone, Cynthia Robinson à la trompette , jouent des riffs qui doivent autant au James Brown de la grande époque qu’aux big bands de jazz. Larry Graham à la basse invente sous vos yeux un style de slap-bass qui deviendra la base de la basse funk et de la basse hip-hop des décennies suivantes. Freddie Stone à la guitare et Rose Stone aux claviers complètent une formation qui joue ensemble avec la précision d’un orchestre et la liberté d’un jam band.
« Everyday People » ouvre l’album et dit d’emblée tout ce qu’il a à dire. « Different strokes for different folks » , cette phrase banale est portée par une musique qui la rend universelle. Le choeur de voix , Sly, Rose, Freddie, Larry, Cynthia , crée une texture vocale d’une richesse qui appartient à la fois au gospel, au doo-wop et à la pop. C’est une chanson sur la différence et sur l’acceptation, et elle ne sonne jamais comme un sermon parce que la musique est trop joyeuse pour ça.
« I Want to Take You Higher » est l’autre grand moment de l’album , une incantation funk d’une intensité physique qui fait monter la température dans n’importe quelle salle. Le riff de cuivres, la basse de Graham, la batterie de Errico , tout converge vers un état de transe collective qui n’est pas loin de ce que la musique sacrée cherche à produire. Sly Stone était profondément ancré dans le gospel , son père était pasteur , et cette chanson le montre.
« Don’t Call Me Nigger, Whitey » est le titre qui rappelle que cet album sort en 1969, au milieu des luttes pour les droits civiques et de la radicalisation politique de la communauté noire américaine. Sly Stone refusait les étiquettes , pas militant au sens des Black Panthers, pas intégrationniste au sens de certains leaders traditionnels , mais clairement conscient de la réalité raciale américaine et déterminé à la nommer. Ce titre, avec son double interpellation, refuse confortablement de choisir son camp.
La production de Sly Stone lui-même est d’une sophistication qui ne s’imposera vraiment aux oreilles qu’avec le recul. En 1969, on entend la joie et l’énergie. Avec le temps, on entend la précision , chaque détail de l’arrangement, chaque couleur de la palette sonore, chaque choix de microphone et d’effets. Sly Stone était un génie de studio au sens où Spector et Wilson étaient des génies de studio, mais son son était radicalement différent , plus sale, plus direct, plus physique.
Woodstock, en août 1969, transformera Sly Stone en légende. Sa performance à trois heures du matin devant des centaines de milliers de personnes épuisées mais incapables de partir est l’un des moments les plus électrisants de ce festival. « I Want to Take You Higher » à Woodstock est entré dans la mémoire collective comme l’une des performances live les plus mémorables de toute l’histoire du rock. Elle capturait quelque chose d’irremplaçable : un groupe au sommet de ses capacités, face à un public qui comprenait exactement ce qui se passait.
Stand! annonce plusieurs genres qui n’existent pas encore vraiment en 1969. Le funk de James Brown se radicalise dans la direction de Sly Stone et devient le funk de Parliament-Funkadelic. Le groove de Larry Graham devient la basse de Marcus Miller, de Bootsy Collins, de tous les bassistes funk et hip-hop des décennies suivantes. Et la vision d’un groupe multiracial et mixte qui joue ensemble de la musique de joie et de revendication est un modèle moral autant qu’esthétique. C’est un album qui mérite tous les superlatifs qu’on lui décerne.
La composition la plus étrange de l’album est peut-être « Sex Machine » , pas le James Brown du même titre, mais une pièce originale de Sly Stone d’une densité harmonique et rythmique qui préfigure ce que Prince fera une décennie plus tard. Sly Stone jouait de la guitare, du piano, de la basse, de l’orgue, de la batterie et de la trompette , pas tous sur le même disque, mais assez pour que chaque album qu’il produisait soit un one-man-show déguisé en performance collective. Sur Stand!, cette multiplicité est canalisée dans une cohérence stylistique parfaite.
Le vrai miracle de Sly Stone est sa façon de faire de la musique politique sans que ça sonne comme un discours. « Everyday People », « Stand! », « You Can Make It If You Try » , ces chansons ont un message, mais d’abord elles ont un groove, une mélodie, une joie qui vous capturent avant même que les paroles atteignent votre conscience. C’est la différence entre la propagande et l’art : l’art vous prend par la main plutôt que de vous ordonner où aller.
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