En 1969, la musique soul américaine cherchait comment se réinventer après la mort d’Otis Redding et les bouleversements sociaux qui avaient marqué les années précédentes. Isaac Hayes, compositeur et arrangeur chez Stax Records à Memphis depuis le début de la décennie, avait la réponse. « Hot Buttered Soul » n’est pas un album au sens conventionnel du terme : c’est une révolution formelle, une manière entièrement nouvelle de concevoir la chanson soul, qui allait influencer tout ce qui suivrait, de la disco au hip-hop en passant par le neo-soul.
L’album ne contient que quatre chansons. Quatre chansons pour quarante-cinq minutes de musique. En 1969, cette proportion était inédite dans la musique populaire. Hayes prend une chanson de Glen Campbell (« By the Time I Get to Phoenix »), une chanson de Burt Bacharach (« Walk On By ») et deux compositions originales, et les transforme en épopées orchestrales de dix à dix-huit minutes. Cette audace formelle, cette refusal d’obéir aux règles du format radio et du disque pop commercial, est l’acte fondateur d’une nouvelle esthétique.
« By the Time I Get to Phoenix », qui dure dix-huit minutes et quarante-deux secondes, commence par six minutes de monologue parlé dans lequel Hayes médite sur l’amour et la perte avec la voix profonde et veloutée qui deviendra sa marque de fabrique. Puis la musique entre, lentement, majestueusement, construisant une architecture orchestrale d’une richesse et d’une complexité stupéfiantes. Les cordes de Johnny Allen couvrent le mélange comme un drap de soie. La section de cuivres de Stax, la meilleure de Memphis, assure la substance harmonique. Et par-dessus tout, la voix d’Hayes, grave et sensuelle, raconte une histoire d’abandon avec une profondeur émotionnelle que la version originale de Glen Campbell, aussi bonne soit-elle, n’avait jamais atteinte.
Isaac Hayes avait commencé sa carrière comme claviériste et compositeur pour Stax, co-écrivant avec David Porter des dizaines de chansons pour Sam and Dave, Carla Thomas et d’autres artistes du label. Son talent d’arrangeur était reconnu dans tout Memphis, mais « Hot Buttered Soul » est le premier disque où il se révèle en tant qu’artiste complet, avec une vision totale de ce qu’il veut créer. Cette vision est luxueuse, ambitieuse, ornementale : Hayes veut faire de la soul un art de la grandeur.
« Walk On By », originellement composée par Burt Bacharach et Hal David pour Dionne Warwick en 1964, reçoit ici un traitement de douze minutes qui transforme complètement le caractère de la chanson. Là où Warwick était élégante et retenue, Hayes est expansif et dramatique. Le groove de la basse est hypnotique, les cuivres montent et descendent en vagues orchestrales, et la voix d’Hayes enveloppe chaque mot dans une texture de velours. C’est une interprétation qui fait entendre la chanson comme si on l’écoutait pour la première fois.
La section rythmique de l’album est fournie par les Stax MGs (Booker T. Jones, Donald « Duck » Dunn, Al Jackson Jr.) auxquels s’ajoutent des musiciens supplémentaires pour les arrangements de cordes et de cuivres. Cette combinaison du groove funk de Memphis et des arrangements orchestraux inspirés de la musique classique et du jazz crée une alchimie unique. C’est de la soul symphonique, une contradiction dans les termes qui se révèle être une évidence sonore.
L’album entre dans le Top 10 américain, performance exceptionnelle pour un disque aussi peu conventionnel. Il propulse Hayes au rang d’icône culturelle, une position qu’il consolidera avec la bande originale de « Shaft » en 1971 (Oscar de la meilleure chanson originale). Mais « Hot Buttered Soul » reste son manifeste le plus pur, le disque où il a dit ce qu’il avait à dire sans compromettre sa vision artistique.
L’influence de « Hot Buttered Soul » sur la musique des décennies suivantes est immense. Le hip-hop, qui naîtra dans les rues de New York dans les années 70, samplera abondamment Hayes : ses basses profondes, ses orchestrations luxueuses, son sens du groove sont les ingrédients parfaits pour les producteurs qui construiront leur musique sur des fragments de sons préexistants. Dr. Dre, Kanye West, Jay-Z : tous ont puisé dans le catalogue d’Isaac Hayes. « Hot Buttered Soul » est l’arrière-grand-père du hip-hop orchestral.
La pochette de l’album est elle-même une déclaration d’indépendance artistique. Hayes y apparaît torse nu, avec des chaînes en or, une image de puissance et de sensualité qui n’avait aucun précédent dans la musique soul de l’époque. Cette image visuelle aussi forte que la musique qu’elle illustre contribue à créer la persona publique d’Isaac Hayes, homme de spectacle total qui comprend que dans la musique populaire, l’image et le son sont indissociables.
Fun fact : Stax Records était réticent à sortir l’album sous sa forme actuelle. Quatre chansons, quarante-cinq minutes, aucun single radio : c’était commercialement risqué. Hayes avait dû insister longuement pour obtenir que le label respecte son format original. Quand l’album s’est retrouvé dans le Top 10 sans aucun single radio, la direction de Stax a compris que les règles habituelles ne s’appliquaient pas à Isaac Hayes. Certains artistes sont suffisamment grands pour redéfinir les règles de leur propre succès.
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