Curtis Mayfield, été 1972. Le chanteur et compositeur de Chicago reçoit une proposition du réalisateur Gordon Parks Jr. : écrire la bande originale d’un film tourné dans les rues de Harlem. Mayfield accepte, et il crée en quelques semaines une musique qui non seulement accompagne le film mais le transcende, proposant un commentaire social lucide et musical sur le monde représenté à l’écran. « Superfly » est l’un des grands albums soul funk de l’histoire, une musique consciente et sophistiquée portée par une voix unique.
Curtis Mayfield chante dans un registre de ténor léger, presque aérien, qui contraste avec la profondeur des thèmes qu’il aborde. Cette voix douce qui parle de réalités sociales dures est une des caractéristiques qui le distinguent des autres grandes voix soul de son époque. Là où Al Green exprime l’amour romantique avec une chaleur enveloppante, Mayfield utilise une légèreté similaire pour examiner la société américaine avec une lucidité qui n’exclut jamais la compassion.
« Freddie’s Dead » est le premier single et l’une des chansons les plus connues de la carrière de Mayfield. Le titre dit l’essentiel : une histoire qui finit mal, celle d’un jeune homme pris dans des engrenages plus forts que lui. La musique est d’une sophistication remarquable : un groove funk précis sur lequel se superposent des cordes arrangées par Johnny Pate avec une maîtrise qui rappelle les grands orchestrateurs de la soul classique. Le contraste entre la beauté de la musique et la gravité du sujet est délibéré et expressif.
« Pusherman » est peut-être le morceau le plus complexe de l’album du point de vue de la structure : une chanson qui observe son sujet sans le juger explicitement, laissant à l’auditeur le soin de tirer ses propres conclusions. Mayfield avait compris que le moralisme direct est moins efficace que la description précise et le laissez-voir. Les deux dernières notes de la ligne de basse dans l’introduction de « Pusherman » sont devenues l’une des citations musicales les plus samplee des décennies suivantes.
Johnny Pate est l’arrangeur qui transforme les compositions de Mayfield en textures orchestrales d’une richesse et d’une cohérence remarquables. Les cordes ne sont pas un ornement : elles participent à la construction dramatique de chaque morceau, montant et descendant en tension avec la narration des textes. Cette collaboration entre Mayfield et Pate est une des grandes associations créatives de la soul des années soixante-dix.
La section rythmique sur laquelle tout repose est un groupe de musiciens de session de Chicago dont la précision et la connaissance des grooves funk est irréprochable. Le bassiste qui joue cette ligne d’introduction de « Pusherman », les percussionnistes qui donnent aux morceaux leur richesse rythmique, les guitaristes qui jouent wah-wah avec une économie de moyens remarquable : chacun fait exactement ce que le morceau demande, pas plus, pas moins.
Mayfield avait été l’un des membres fondateurs des Impressions dans les années soixante, un groupe vocal soul gospel dont les messages d’espoir et de dignité avaient accompagné le mouvement des droits civiques. Cette conscience sociale s’entend dans « Superfly », mais avec une complexité plus grande que les déclarations directes de la soul gospel. Mayfield examine ici des situations ambiguës et des personnages contradictoires, refusant les simplifications morales.
« Little Child Runnin’ Wild » est l’un des morceaux les plus poignants de l’album, une chanson sur l’enfance dans des environnements difficiles, chantée avec la tendresse d’un homme qui comprend la complexité des situations humaines. La mélodie est belle et la production est légère, créant un contraste avec la lourdeur du sujet qui est la signature stylistique de Mayfield.
L’album « Superfly » a un impact immédiat et durable sur la culture musicale américaine. Il confirme la possibilité d’une musique populaire qui soit à la fois accessible et substantielle, qui puisse se vendre dans les charts tout en abordant des sujets de profondeur sociale. Cette combinaison de beauté musicale et de contenu sérieux est l’une des réalisations les plus importantes de la soul des années soixante-dix.
L’impact de « Superfly » sur la musique de film américaine est considérable. L’album démontre qu’une bande originale peut avoir une vie autonome en dehors du film, que la musique peut être un commentaire sur l’image plutot que simplement son accompagnement. Cette leçon sera retenue par de nombreux compositeurs dans les décennies suivantes, et la tradition des bandes originales soul et funk qui parlent autant du monde que du film lui-même doit beaucoup au travail de Curtis Mayfield.
Les compositions de Mayfield sur cet album sont techniquement sophistiquées mais immédiatement accessibles. Le groove est toujours présent, les mélodies sont mémorables, et la voix de Mayfield guide l’auditeur à travers la complexité harmonique et rythmique avec une aisance qui fait oublier l’effort nécessaire pour créer une telle musique. C’est le signe du grand artisan : rendre l’effort invisible.
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