Curtis Mayfield est l’un des génies les plus complets de la musique populaire américaine , compositeur, producteur, guitariste, chanteur et entrepreneur culturel dont l’influence sur la soul, le funk et le r&b des années soixante et soixante-dix est incalculable. Après des années à la tête des Impressions , groupe de soul de Chicago qui avait produit certains des hymnes les plus importants du mouvement des droits civiques américains , il sort Curtis en 1970, son premier album solo, qui est immédiatement reconnu comme une oeuvre majeure.
La voix de Mayfield , un falsetto d’une douceur et d’une pureté particulières, qui contraste avec la puissance des big soul voices de ses contemporains , est immédiatement reconnaissable. Cette façon de chanter doux pour dire des choses importantes , sans crier, sans surjouer l’émotion , est une leçon de style qui a influencé des générations de chanteurs soul et r&b.
Sa guitare , souvent accordée en ré bémol ouvert, ce qui donne à ses accords une résonance et une couleur particulières , est aussi une voix distincte dans la musique soul. Peu de chanteurs de soul jouaient leur propre guitare avec autant de personnalité , Mayfield est autant guitariste que chanteur, et les deux dimensions sont inséparables dans sa musique.
« Move On Up » , peut-être la chanson la plus connue de l’album , est un exemple parfait de la façon dont Mayfield combinait message positif et production musicale d’une richesse et d’une énergie qui ne laissaient pas le temps de s’asseoir. Les cuivres, les percussions, le groove de la basse, la voix , tout contribue à créer une expérience musicale totale d’une puissance et d’une joie contagieuses.
« (Don’t Worry) If There’s a Hell Below We’re All Going to Go » ouvre l’album avec une déclaration musicale et sociale d’une force que peu d’albums de soul de l’époque osaient exprimer aussi directement. La liste de ceux qui sont concernés par cet avertissement , et elle est longue , est récitée avec un calme qui rend le message d’autant plus fort.
La production de l’album , que Mayfield réalise lui-même , est d’une sophistication qui révèle sa maîtrise totale de la chaîne créative. Les arrangements de cordes et de cuivres, les textures de percussions, le mixage qui place la voix dans un espace sonore optimal , tout cela est le résultat d’un musicien qui comprend le studio comme un instrument en lui-même.
L’importance de Curtis Mayfield dans le contexte des droits civiques et de la conscience politique noire américaine ne doit pas éclipser sa contribution purement musicale. Les Impressions avaient produit « People Get Ready » et « Keep On Pushing » , hymnes du mouvement. Mais Mayfield était aussi un innovateur musical, un producteur qui façonnait le son de Curtom Records (son propre label) avec une vision artistique distincte.
L’accident qui laissera Mayfield paralysé en 1990 , un éclairage de concert lui tombant dessus sur une scène de New York , est l’une des tragédies les plus cruelles de l’histoire de la musique. Il continuera à enregistrer, couché sur le dos, incapable de maintenir la pression nécessaire sur ses cordes vocales autrement qu’en expirant , une façon de chanter terriblement difficile qui produira néanmoins son dernier album en 1996, avant sa mort en 1999.
Curtis est l’album qui prouve que la soul peut être à la fois profondément engagée et profondément belle , que la conscience politique n’exclut pas le plaisir musical, que la critique sociale peut s’exprimer dans des arrangements qui donnent envie de danser. Cette synthèse est le cadeau particulier de Curtis Mayfield à l’histoire de la musique populaire américaine.
L’indépendance artistique de Curtis Mayfield , il avait fondé Curtom Records, son propre label, en 1968, après des années de frustration avec les labels majeurs , lui permettait de contrôler complètement sa production musicale. Cette maîtrise de la chaîne de production est visible dans chaque album qu’il a produit sous son label, dont Curtis est le premier exemple complet.
La bande originale de Super Fly , que Mayfield produira en 1972 , sera son chef-d’oeuvre reconnu, un album qui révolutionnera la musique de film et popularisera le funk politisé auprès d’un public mondial. Mais les graines de ce chef-d’oeuvre sont plantées sur Curtis, avec ses arrangements sophistiqués et son engagement social direct.
Chicago , la ville de Mayfield, la ville des Impressions, la ville de Curtom Records , est aussi la ville d’une tradition musicale soul et r&b d’une richesse particulière. De Muddy Waters au Chicago blues, de Jerry Butler aux Chi-Lites, de Mayfield à Earth Wind and Fire , la musique noire de Chicago forme un écosystème créatif d’une densité et d’une qualité incomparables.
« Miss Black America » est une des chansons les plus directement politiques de l’album , une célébration de la beauté noire américaine qui prenait de la force dans le contexte du mouvement Black Power et des luttes pour les droits civiques. Mayfield chantait la politique avec la même douceur qu’il chantait l’amour , et cette douceur rendait le message d’autant plus puissant.
La guitare de Mayfield sur cet album est jouée en accordage ré bémol , un demi-ton en dessous de l’accordage standard. Cette particularité technique, qu’il maintient depuis ses débuts, donne à ses accords une couleur et une résonance particulières qui contribuent à son son immédiatement reconnaissable. C’est une des signatures sonores les plus spécifiques de sa guitare dans l’histoire de la soul.
L’influence de Curtis Mayfield sur les artistes qui ont suivi , Earth, Wind and Fire, Stevie Wonder dans sa période la plus engagée, Marvin Gaye de What’s Going On , est directe et documentée. Mayfield a montré que la musique soul pouvait être à la fois commercialement viable et politiquement engagée, et cette démonstration a ouvert la voie à toute une génération.
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