1969 Album

Say It Loud: I’m Black and I’m Proud

par James BROWN

2,5(1)
Sortie 1969
Genres funk · rhythm-n-blues · soul

Il y a des disques qui changent la musique. Il y a des disques qui changent la société. Et puis il y a Say It Loud: I’m Black and I’m Proud, qui fait les deux simultanément avec la force d’un tremblement de terre. James Brown n’est pas un musicien , il est un séisme. Un événement tectonique déguisé en homme de Géorgie qui chante en cape sur une scène de théâtre.

Nous sommes en 1968, l’Amérique brûle. Martin Luther King vient d’être assassiné le 4 avril à Memphis, dans ce motel miteux où il était venu soutenir une grève des éboueurs noirs. Les émeutes déchirent Detroit, Washington, Chicago, cent villes simultanément. Dans ce contexte d’incandescence politique, James Brown entre en studio et enregistre en une seule session, le 7 août 1968 à Los Angeles, ce qui deviendra l’hymne d’une génération entière. « Say It Loud , I’m Black and I’m Proud » est sorti en single avant de figurer sur cet album. En deux minutes et demi, Brown redéfinit ce que signifie être un artiste noir en Amérique.

« Dis-le fort, je suis noir et j’en suis fier. » La phrase est simple, directe, dévastatrice d’efficacité. Brown la fait répéter par un choeur d’enfants de Watts, quartier ravagé par les émeutes de 1965. Politique et poésie fusionnent dans un groove qui tue. Le paradoxe , qui n’en est pas vraiment un pour qui comprend Brown , est que cette chanson de défi va également effrayer une partie du public blanc de Brown et lui coûter une part significative de son marché. Il le sait. Il s’en fout. L’intégrité artistique a toujours été, pour Brown, plus précieuse que le billet de caisse.

L’album qui porte ce titre, sorti en 1969, est l’achèvement de quelque chose que Brown construisait depuis des années. Depuis « Papa’s Got a Brand New Bag » en 1965, il affine une formule révolutionnaire : la musique comme machine rythmique, la mélodie comme prétexte, le groove comme fondation absolue. Chaque instrument devient une section de percussion. La basse pulse, la guitare hache, les cuivres ponctuent. Sur Say It Loud, cette formule atteint sa pleine puissance. Les cuivres de Fred Wesley et Maceo Parker sonnent comme une armée en marche. La guitare de Jimmy Nolen hache le temps en morceaux microscopiques avec sa technique de « chicken scratch ». La batterie de Clyde Stubblefield , celui qui inventera la phrase rythmique de « Funky Drummer » l’année suivante , pulse avec une précision chirurgicale.

Ce n’est pas de la soul comme on l’entendait chez Motown , propre, commerciale, conçue pour plaire aux radios blanches de Detroit à Chicago. C’est quelque chose de plus brut, de plus corporel, de plus urgent. Brown transpire sur chaque note. Il grogne, crie, supplie, ordonne. Sa voix est un instrument de percussion autant que de mélodie. Elle frappe le temps comme une main plat sur une caisse claire. « I Got the Feelin' », « Lickin’ Stick , Lickin’ Stick », « Goodbye, My Love », « Shhhhhh (For a Little While) » , chaque titre est une démonstration de force, une leçon magistrale de ce que le groove peut être quand on le pousse à ses extrêmes logiques.

Ce qui est historiquement fascinant, c’est que Brown enregistre tout ça en pleine guerre du Vietnam, à un moment où la communauté noire américaine est surreprésentée dans les tranchées et sous-représentée dans les droits civiques. Ses disques passent sur les radios des bases militaires, écoutés par des soldats noirs qui portent l’uniforme d’un pays qui ne leur accorde pas les mêmes droits qu’à leurs camarades blancs. Sa musique n’est pas un commentaire sur l’époque , elle EST l’époque, concentrée en polyrhythmes. Miles Davis, qui avait pourtant peu d’admiration pour la soul commerciale, a dit de Brown qu’il était « le seul à faire quelque chose de vraiment nouveau » dans la musique noire américaine. Compliment rare, venu d’un homme qui n’en distribuait pas facilement.

L’influence de cet album sur la musique populaire est incalculable. Sly Stone, George Clinton, puis Prince, puis Michael Jackson , tous sont les enfants directs de ce que Brown invente ici. Le hip-hop échantillonnera James Brown des milliers de fois , une étude de 2010 a calculé que Brown est l’artiste le plus samplé de l’histoire du hip-hop, avec des centaines de morceaux prélevant ses drums, ses riffs de cuivres, ses cris. « Cold Sweat », « Get Up (I Feel Like Being a) Sex Machine », « Funky Drummer » , ces titres sont devenus le substrat phonique de toute la musique noire américaine des décennies suivantes. La lignée directe de « Say It Loud » court jusqu’à Kendrick Lamar.

Sur X : @jamesbrown

Il faut aussi parler du business. Brown est à cette époque l’un des rares artistes noirs à contrôler sa propre carrière, son propre label (King Records), sa propre flotte d’avions et de camions de tournée. Son indépendance économique est aussi révolutionnaire que sa musique. « Don’t be a dropout » est le message qu’il porte dans les écoles des quartiers noirs, avec la même intensité qu’il porte ses chansons sur scène. Il est entrepreneur, militant, artiste , et il refuse que ces trois identités soient séparées, que l’une d’elles soit considérée comme moins légitime que les autres.

Sur scène, Brown est une force de la nature qu’aucun enregistrement studio ne peut totalement capturer. Il tombe à genoux, se relève, tombe encore. Il fait mine de s’évanouir, enroulé dans son cape par son assistant Bobby Byrd qui l’aide à quitter la scène, avant de se retourner et de revenir pour un dernier solo. Il est théâtre et transe à la fois, vaudeville et cérémonie africaine, revivalisme chrétien et show business le plus calculé qui soit. Mais en studio, comme le prouve cet album, il est aussi architecte rigoureux d’une nouvelle langue musicale, compositeur conscient de chaque décision harmonique et rythmique.

Say It Loud: I’m Black and I’m Proud n’est pas seulement un grand album de funk-soul. C’est un document historique, une déclaration politique, une arme chargée à blanc. Cinquante ans après, on met le disque et on ressent la même chose qu’en 1969 : que quelque chose a changé, définitivement et irréversiblement, dans notre façon d’entendre le monde. Que la musique peut porter le poids de l’histoire sans plier. Que James Brown avait raison.

La note des passionnés

2,5 /5

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