VINYLE
1988 Album

I’m Real

par James BROWN

4,0
Sortie 1988
Genres funk · soul

Le Parrain contre-attaque, et il a apporté du renfort

1988. Le hip-hop a un secret de fabrication, et ce secret a un nom : James Brown. Partout, dans les studios crasseux de New York comme dans les chambres de gamins équipés d’un sampler, on découpe, on triture, on pille les vieux breaks du bonhomme. Le fameux « Funky Drummer » et son roulement de batterie signé Clyde Stubblefield deviennent la colonne vertébrale rythmique de toute une génération de MC. « Funky President » y passe aussi. Bref : sans le Godfather of Soul, la moitié du rap de la fin des années 80 n’existerait tout simplement pas. Et pendant ce temps, le principal intéressé, lui, regarde sa propre musique se faire dépecer par des mômes. Alors qu’a-t-il fait, le Hardest Working Man in Show Business ? Il a sorti un disque intitulé I’m Real. Traduction : « le vrai, c’est moi ». Toute la malice du Parrain tient dans ce titre.

Voilà l’idée du siècle, ou presque. Pendant que les jeunes loups le samplent à mort, James Brown débarque en 1988 avec un album dont le titre claque comme une revendication de paternité. Vous voulez du James Brown ? En voici, le vrai, l’authentique, le breveté. Et pour ne pas avoir l’air d’un dinosaure devant son public de 1988, le sieur Brown s’est offert les services de Full Force, l’équipe de production new-yorkaise alors brûlante.

Full Force aux manettes : le grand-père et les petits-fils

Soyons clairs sur la mécanique de l’affaire, parce que c’est là que ça devient croustillant. Sur cet album, ce ne sont pas les vétérans de la JB’s qui mènent la danse. C’est Full Force qui écrit, arrange et produit la quasi-totalité des morceaux. Le Parrain, lui, ne cosigne que le morceau-titre « I’m Real » et garde la main en solo sur un seul titre, « It’s Your Money $ ». Autant dire que pour une fois, le patron a délégué. Maceo Parker, fidèle d’entre les fidèles, vient quand même poser son saxophone sur quelques plages, histoire de rappeler qui est le chef à la maison.

Le résultat est un drôle d’animal. Imaginez le grand-père du funk déposé dans le bain bouillonnant de la production électronique de 1988 : boîtes à rythmes claquantes, claviers synthétiques, basses programmées qui pulsent. C’est James Brown emballé dans du cellophane high-tech. Et la question qui tue, celle que tout le monde se pose en posant l’aiguille sur le vinyle : est-ce que ça marche ? Réponse honnête de critique rock : à moitié. Quand le grognement légendaire du Parrain, ce cri rauque qui a fait danser la planète, se heurte à l’arsenal froid du studio moderne, on ne sait jamais trop si on assiste à un mariage ou à un combat de catch.

« Static » et le morceau-titre : la modernité au forceps

Les deux singles disent tout du projet. « I’m Real », sorti au printemps 1988, est l’étendard : un titre qui assume sa mission, raccrocher le wagon de la modernité sans renier la maison mère. Le public R&B a suivi, et pas qu’à moitié, puisque le morceau grimpe jusqu’à la deuxième place des classements R&B américains. Pas mal pour un homme qu’on aurait pu croire rangé des voitures.

Et puis il y a « Static », lâché dans la foulée, qui pointe dans le haut des classements R&B. Le sommet de l’ironie cosmique se niche d’ailleurs dans ce morceau : pour faire du neuf, Full Force y empile lui-même des samples. Vous avez bien lu : le disque censé clamer l’authenticité du Parrain face aux pilleurs de samples se construit lui aussi à coups de fragments recyclés. Le serpent se mord la queue avec un sourire en coin, et on imagine très bien James Brown, lunettes de soleil vissées sur le nez, trouver la blague excellente.

Un disque bancal, mais un pionnier intouchable

Faut-il sortir les superlatifs ? Non, ne nous emballons pas. I’m Real n’est pas Sex Machine, n’est pas Live at the Apollo, ne fait pas trembler les murs comme les bombes des années soixante et soixante-dix. L’accueil critique fut tiède, et il avait ses raisons : le son de 1988 a furieusement vieilli, ces claviers ont pris quelques rides, et le génie du funk paraît parfois un invité dans sa propre soirée.

Mais voilà : on parle de James Brown. L’homme qui a inventé le groove tel qu’on le connaît, celui dont chaque temps fort, chaque « on the one », a redéfini la musique populaire du vingtième siècle. Un type pareil peut bien se permettre un album de transition, une tentative crâne de coller à son temps. C’est même touchant, cette envie d’en découdre encore, de prouver qu’il restait dans la course quand des gosses faisaient fortune avec ses vieux disques. Surtout que la suite allait être nettement moins drôle : peu après, en cette fameuse année 1988, le Parrain plongeait dans les ennuis judiciaires qui allaient le mener en prison et noircir durablement sa légende.

Alors écoutons I’m Real pour ce qu’il est : le portrait d’un géant à la croisée des chemins, refusant de devenir une pièce de musée pendant qu’on le samplait à l’autre bout du couloir. Bancal, daté, irrégulier, d’accord. Mais signé par le seul, l’unique, l’inimitable. Le vrai, justement. Il l’avait écrit sur la pochette, et sur ce point précis, impossible de lui donner tort.

La note des passionnés

4,0 /5

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