1963 Album

Live at the Apollo

par James BROWN

4,0
Sortie 1963
Genres funk · rhythm-n-blues · soul

La Nuit Sacrée du Gospel et du Groove : Genèse d’un Monument

Le 24 octobre 1962, l’Apollo Theater de Harlem tremble sur ses fondations. Pas à cause d’un séisme géologique, mais parce que James Brown, ce forcené du funk, ce prédicateur de la sueur et du frisson, est en train d’accomplir quelque chose que le monde de la musique n’a encore jamais vu. Syd Nathan, le patron de King Records, a catégoriquement refusé de financer l’enregistrement de cette nuit-là. Trop risqué, trop cher, trop fou. Qu’est-ce qu’un disque live pouvait bien rapporter ? James Brown, lui, n’en a rien à faire. Il paie de sa prophe poche. Cinq mille dollars. L’équivalent d’une fortune pour un artiste noir dans l’Amérique ségréguée de 1962.

Ce geste d’une audace absolue va changer la face de la musique populaire pour les soixante années à venir. Live at the Apollo, sorti en mai 1963 sur King Records, n’est pas un album. C’est une révélation. Un événement sismique. Une lettre d’amour sauvage adressée à tous ceux qui, dans les quartiers noirs d’Amérique, avaient besoin d’entendre que leur douleur, leur joie, leur corps en transe avaient droit de cité dans le grand livre de la culture.

L’Apollo, c’est la cathédrale. La Mecque du rhythm and blues. Chaque vendredi soir, des centaines de noirs américains s’y pressent pour voir et entendre les meilleurs de leur génération. Ray Charles y est passé. Ella Fitzgerald aussi. Mais ce soir d’octobre 1962, quelque chose de particulier est dans l’air. Le public le sent. Il sait qu’il assiste à quelque chose d’unique.

James Brown sur scène à Clemson, 1964
James Brown en concert à Clemson University, 1964, un an après l’enregistrement de Live at the Apollo

Les Morceaux Phares : Quand la Sueur Devient Art

L’album s’ouvre avec la voix de l’annonceur Bobby Byrd, non, pardon, c’est Danny Ray, qui présente « le Parrain de la Soul, le Monsieur Dynamite, le Grand Prêtre du Super Heavy Funk ». Et puis l’enfer se déchaîne. I’ll Go Crazy explose comme une grenade sonique. James hurle, James supplie, James ordonne. Le public répond. C’est une conversation, une prière collective, un culte vaudou transposé en salle de concert.

Mais le véritable chef-d’œuvre de la soirée, c’est Lost Someone. Neuf minutes de pure intensité dramatique pendant lesquelles James Brown ne chante plus, il saigne. Il sanglote sur scène avec une authenticité déchirante qui fait pleurer des spectateurs qui ne le connaissaient pas cinq minutes auparavant. Il manipule la foule comme un chef d’orchestre dirige ses musiciens, avec une précision chirurgicale et une passion volcanique.

Et puis il y a le medley final, une cascade de tubes qui emporte tout sur son passage : Please, Please, Please, ce cri primitif qu’il a enregistré pour la première fois en 1956 et qui, sept ans plus tard, n’a rien perdu de sa force électrique. Quand James tombe à genoux, quand Danny Ray lui drape le manteau sur les épaules, quand il revient quand même, encore et encore, comme un boxeur qui refuse le KO, c’est du théâtre pur. Du rock’n’roll dans sa forme la plus archaïque et la plus sacrée.

« Ce disque prouve que la meilleure façon d’enregistrer James Brown, c’est de le laisser faire ce qu’il fait : transformer une salle de concert en église. »

Critique parue dans Billboard Magazine, 1963

Think, I Found Someone, Why Do You Do Mechaque titre est un uppercut. Les Famous Flames sont au sommet de leur art. La section de cuivres de Nat Jones sonne comme un régiment en marche. Le groove est d’une précision redoutable.

Les Coulisses d’un Enregistrement Légendaire

Ce qui rend cet album absolument fascinant, c’est la manière dont il a été fabriqué. Aucun filet de sécurité. Aucune deuxième chance. Une seule nuit, une seule chance d’immortaliser ce que James Brown était alors capable de faire sur scène. L’ingénieur du son travaille avec un équipement minimal. Les conditions sont loin d’être optimales. Mais cette imperfection technique contribue à la magie de l’objet.

On entend les grincements du parquet de l’Apollo. On entend les gens crier « Go, James, go ! » entre les morceaux. On entend une femme qui s’évanouit, ou du moins qui l’imite avec une conviction remarquable. Cette proximitité brutale, cet absence de filtre entre l’artiste et l’auditeur, c’est ce qui fait de Live at the Apollo un document sonore d’une valeur inestimable.

Syd Nathan, le patron réticent de King Records, finit par céder sous la pression de Brown et accepte de distribuer le disque. Il ne croit toujours pas au projet. Il a tort. Live at the Apollo passe 66 semaines dans le Billboard Top Pop Albums, atteignant la deuxième place. Pour un album de musique noire dans l’Amérique du début des années 60, c’est un exploit absolument extraordinaire. Un tremblement de terre culturel.

Le disque se vend à des centaines de milliers d’exemplaires dans les premières semaines. Des blancs l’achètent. Des intellectuels le citent. Des jeunes musiciens anglais, des gamins de Liverpool et de Londres, l’écoutent en boucle et comprennent que la musique peut être quelque chose de viscéral, de physique, d’irrésistible.

James Brown en performance télévisée, Music Scene ABC, 1969
James Brown sur le plateau de l’émission Music Scene (ABC Television), 1969

L’Héritage Indestructible d’une Nuit à l’Apollo

En 2003, Rolling Stone place Live at the Apollo au 24ème rang des 500 plus grands albums de tous les temps. En 2015, le même magazine le couronne meilleur album live de l’histoire du rock. En 2012, la Bibliothèque du Congrès américain l’inscrit au National Recording Registry pour préservation éternelle. Les récompenses s’accumulent, mais elles ne font que confirmer ce que le public savait déjà en 1963 : ceci est sacré.

L’influence de cet enregistrement est absolument incalculable. Sans Live at the Apollo, pas de funk. Sans le funk de James Brown, pas de hip-hop. Sans le hip-hop, la musique populaire mondiale du XXIème siècle serait méconnaissable. Prince a grandi avec cet album. Michael Jackson l’a dévoré. Tous les chanteurs soul qui ont suivi, Otis Redding, Wilson Pickett, Al Green, ont dû se mesurer à l’étalon Brown.

Mais au-delà des influences musicales, Live at the Apollo est un acte politique. C’est un artiste noir qui refuse qu’on lui dicte sa conduite, qui finance lui-même son œuvre, qui impose sa vision à une industrie hostile. En 1962, dans l’Amérique des droits civiques en pleine ébullition, ce geste d’indépendance artistique et économique résonne comme un manifeste. James Brown ne chante pas seulement pour son public, il lui dit : nous existons, nous sommes grands, nous sommes libres.

Soixante ans plus tard, quand on pose l’aiguille sur le sillon de ce disque, le frisson est intact. La sueur, la grâce, la fureur primitive de James Brown traversent le vinyle et vous saisissent à la gorge. C’est ça, la grande musique : elle ne vieillit pas. Elle attend simplement que vous soyez prêt à la recevoir.

La note des passionnés

4,0 /5

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