1960 Album

The Genius Hits the Road

par Ray CHARLES

4,0
Sortie 1960
Genres blues · jazz · rhythm-n-blues · soul

Il y a des albums qui sont des voyages. Il y a des albums qui sont des manifestes. Il y a des albums qui sont des conquêtes. The Genius Hits the Road, enregistré en mars 1960 et sorti en septembre de la même année sur ABC-Paramount, est les trois à la fois. Ray Charles, le génie, comme le titre de l’album le proclame sans fausse modestie, traverse les États-Unis chanson par chanson, état par état, comme un conquérant bienveillant qui voudrait embrasser toute la géographie d’un pays dans une seule étreinte musicale. C’est une idée de génie. Ça tombe bien : c’est Ray Charles.

Ray Charles au piano, vers 1969
Ray Charles au piano, l’une de ses poses classiques

Genèse : L’Amérique comme concept album

En 1960, Ray Charles est au sommet. Il vient de signer avec ABC-Paramount après des années chez Atlantic, un mouvement stratégique d’une audace remarquable, négocié avec une habileté commerciale qui forcerait le respect de n’importe quel agent de Wall Street. Chez Atlantic, il avait enregistré ses premières grandes œuvres, What’d I Say, l’hybride gospel-rhythm’n’blues qui avait fait scandale dans les radios du Sud et avait ouvert une brèche dans le mur de la ségrégation musicale. Chez ABC-Paramount, il a plus de liberté encore, et surtout le contrôle de ses propres masters, une révolution dans une industrie qui s’est bâtie sur l’exploitation des artistes noirs.

L’idée de The Genius Hits the Road est simple dans sa conception, prodigieuse dans son exécution : rassembler des chansons dont les titres renvoient à des villes, des États, des régions des États-Unis. Géographie sentimentale. Road trip en musique. Tour de force thématique. Le producteur Sid Feller et Ray Charles choisissent douze titres, douze territoires, et les arrangent avec les grands orchestres et chœurs qui caractérisent la nouvelle ère Charles.

Les sessions d’enregistrement ont lieu les 25 et 29 mars 1960. En deux jours, deux journées de studio, Ray Charles et ses musiciens posent les fondations de ce qui deviendra l’un des disques les plus aimés de sa carrière. La vitesse d’exécution est stupéfiante, mais pas étonnante : Charles a répété dans sa tête pendant des années ce qu’il veut faire. Il n’y a plus qu’à jouer.

« Ray Charles a inventé l’âme. Pas le soul music comme genre, mais l’âme humaine telle qu’elle peut s’exprimer à travers la musique. Il nous a donné quelque chose qu’on ne savait pas qu’on cherchait. »

Frank Sinatra

Les morceaux : De la Géorgie au Vermont, l’Amérique entière en douze chansons

Et puis il y a Georgia on My Mind. Laissons un instant les douze titres de l’album de côté pour nous arrêter sur ce monument. Georgia on My Mind, composée en 1930 par Hoagy Carmichael sur des paroles de Stuart Gorrell, avait été enregistrée des dizaines de fois avant que Ray Charles s’en empare. Et puis Charles l’a chantée, et toutes les versions précédentes ont été effacées de la mémoire collective. Sa version est définitive. Finale. Comme si la chanson avait attendu, pendant trente ans, que quelqu’un arrive à la hauteur de sa mélancolie.

Les cordes de l’orchestre de Ralph Burns s’élèvent. La voix de Charles entre, cette voix qui est à la fois un instrument de précision et un cri de douleur, qui peut être tendre et déchirante dans la même syllabe. Et quelque chose se produit qui dépasse la musique. Georgia on My Mind deviendra l’hymne de l’État de Géorgie, chanté par un homme noir, dans un État qui pratiquait encore la ségrégation au moment de l’enregistrement. L’ironie est immense. La beauté, plus grande encore.

Mississippi Mud est une incursion dans le blues profond, là où les racines plongent le plus loin dans la terre. Basin Street Blues évoque La Nouvelle-Orléans avec une nostalgie qui n’est pas de la sentimentalité mais de la mémoire vive, Charles a joué dans les clubs de la Louisiane, il connaît l’odeur de ce monde. Moonlight in Vermont contraste splendidement avec la chaleur du Sud : ici, les cordes dessinent un paysage hivernal, et la voix de Charles y navigue avec une aisance déconcertante, comme si la géographie n’était qu’une métaphore de plus pour parler du cœur humain.

Coulisses : La révolution silencieuse d’un homme aveugle

Ray Charles Robinson, né en 1930 à Albany, Georgie, aveugle à sept ans, orphelin à quinze, a vécu les contradictions de l’Amérique dans sa propre chair. Un pays qui lui offrait la gloire musicale et lui refusait l’accès aux salles de concert non ségrégées. Un pays qui mettait sa voix sur ses radios et l’obligeait à entrer par la porte de service. En 1961, il annulera un concert en Géorgie plutôt que de jouer devant un public séparé par la couleur de peau, acte de résistance civile qui lui coûtera une amende de 757 dollars et lui vaudra d’être banni de l’État pendant seize ans.

Publicité Ray Charles, Billboard 1967
Publicité trade pour Ray Charles, Billboard magazine, 1967

Tout cela se ressent dans The Genius Hits the Road. Quand Ray Charles chante Georgia on My Mind, il ne chante pas un hymne régional. Il chante une relation complexe avec une terre qui l’a formé et qui l’a blessé. Il chante l’amour pour un pays qui ne lui a pas toujours rendu la pareille. Et cette tension, entre amour et résistance, entre appartenance et rejet, est exactement ce qui rend sa version inoubliable.

L’orchestre arrangé par Ralph Burns est une merveille d’équilibre : les cordes ne noient pas la voix, elles la portent. Les cuivres ponctuent sans dominer. Le pianiste Charles, qui co-dirige en quelque sorte ses propres séances, a une autorité naturelle sur ses musiciens qui vient d’une intelligence musicale hors du commun, il entend tout, se souvient de tout, et corrige tout avec une précision qui laisse bouche bée ceux qui oublient qu’il ne voit pas une partition.

Héritage : Le numéro un et l’hymne d’une nation

Georgia on My Mind atteint le numéro un des charts américains en 1960. L’album lui-même culmine à la neuvième place. Mais les chiffres ne disent rien de l’importance véritable de ce disque. The Genius Hits the Road est l’album qui a prouvé que Ray Charles pouvait tout faire, le rhythm’n’blues des origines, la country (il enregistrera Modern Sounds in Country and Western Music deux ans plus tard), le jazz, la pop orchestrale. Sa voix est un instrument universel. Sa musique n’a pas de frontières, même si l’Amérique qui l’entoure en est encore pleine.

L’héritage de cet album est visible partout dans la musique populaire contemporaine. Stevie Wonder lui doit une dette directe, le gospel-soul que Wonder pratiquera dans les années soixante-dix est impensable sans les synthèses opérées par Charles dans les années cinquante et soixante. Van Morrison, Otis Redding, Aretha Franklin, ils ont tous bu à cette source.

En 2004, Rolling Stone a classé Ray Charles parmi les dix artistes les plus importants de l’histoire du rock’n’roll. En réalité, les catégories ne s’appliquent pas à lui. Ray Charles est simplement l’un des plus grands musiciens que l’Amérique ait jamais produits, et The Genius Hits the Road en est la démonstration éclatante. Douze chansons, un voyage à travers l’âme d’un pays, une voix qui contient tout. Rien de moins.

— Discographie —

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