L’Amérique profonde prend feu : la naissance de deux voix qui allaient tout changer
Nashville, 1957. Dans les couloirs du RCA Studio B, ce lieu béni où Chet Atkins régnait en maître absolu, deux gamins du Kentucky se présentent avec leurs guitares acoustiques, leurs cheveux gominés façon pompadour, et une harmonie vocale qui, franchement, vous coupe le souffle dès les premières mesures. Don et Phil Everly. Vingt ans l’un, dix-sept ans l’autre. Deux frères nés dans la boue fertile d’une Amérique rurale qui mêlait Appalachian folk, country-blues et gospel à pleines poignées, élevés par un père guitariste, Ike Everly, qui avait lui-même joué aux côtés de Merle Travis. Ces deux-là ne sortent pas d’une école de musique. Ils sortent du ventre même de la musique américaine.

Archie Bleyer, le patron de Cadence Records, les signe en février 1957 après les avoir entendus. Il a le nez fin, Bleyer. Il comprend immédiatement que cette fusion entre la chaleur du country et l’électricité nouvelle du rock’n’roll, portée par ces deux voix qui semblent ne faire qu’une, représente quelque chose d’inouï. Quelque chose que personne n’a encore mis en boîte. Les séances s’étalent de mars à novembre 1957 dans la capitale de la country music, avec la crème du Nashville A-Team : Chet Atkins à la guitare lead, le magnifique Floyd Cramer au piano, Buddy Harman à la batterie, Hank Garland en renfort. Une équipe de rêve pour deux frères qui vont, en l’espace de douze mois, réinventer l’idée même du duo vocal en Amérique.
Le disque sort en janvier 1958. Il s’appelle simplement The Everly Brothers. Pas de fioriture, pas d’artifice. Juste deux noms et une photo de deux jeunes hommes qui vous regardent droit dans les yeux avec ce mélange de candeur et d’assurance qui caractérise les grands. Ce disque, c’est un coup de tonnerre dans un ciel qui ne demandait qu’à brûler.
Deux hits qui font l’histoire, des covers qui font le reste
On pourrait passer des heures à éplucher la tracklist de ce premier album, mais soyons honnêtes : les deux bombes à retardement qui font de ce disque une pièce essentielle de la discothèque idéale s’appellent « Bye Bye Love » et « Wake Up Little Susie ». Deux singles numéro un, deux chansons qui ont squatté les jukeboxes de 1957 avec une arrogance tranquille. Deux chefs-d’œuvre signés Felice et Boudleaux Bryant, ce couple de songwriters géniaux installés à Nashville qui allaient écrire pour les Everly comme s’ils avaient eu accès directement à leurs âmes.
« Bye Bye Love », le guitar riff d’ouverture, cette chose simple et lumineuse que Don Everly a inventée au dernier moment, presque par accident, plante immédiatement le décor. Numéro deux au pop chart, numéro un en country ET en R&B simultanément. Vous réalisez l’exploit ? Ce genre de performance transversale, personne ne la réalise en 1957. Les Everly jouent à la fois pour les adolescents blancs qui découvrent le rock’n’roll et pour les auditeurs de country radio qui reconnaissent leur accent, leurs racines, leur manière de phrasé. C’est le grand pont jeté au-dessus du fossé racial et générationnel américain, et il tient grâce à deux voix qui s’entrelacent comme des fils de soie.
« Wake Up Little Susie », de son côté, est scandaleuse dans la meilleure acception du terme. La chanson raconte l’histoire d’un couple de jeunes gens qui se sont endormis au cinéma et qui rentrent chez eux à l’aube en sachant très bien ce que tout le monde va penser. La chanson est bannie dans certaines villes américaines. Elle atteint évidemment le numéro un. C’est la règle immuable du rock’n’roll : ce qu’on interdit devient immédiatement désirable.
Mais ce serait réduire cet album à la portion congrue que de s’arrêter là. Car les Everly n’ont pas que deux flèches à leur arc. Le disque regorge de covers qui révèlent leur culture musicale : du Little Richard avec « Keep A Knockin' », du Ray Charles avec « This Little Girl of Mine » et « Leave My Woman Alone », du Gene Vincent avec « Be Bop A-Lula ». Des morceaux de R&B pur, abordés avec ce mélange d’admiration sincère et de couleur blanche-appalachienne qui constitue précisément l’ADN du rock’n’roll. Ces gamins savent d’où ils viennent et savent aussi exactement où ils vont.

La légende de la chanson refusée trente fois, et le don miraculeux d’une intro
Voici l’anecdote que tout fan de rock devrait connaître par cœur, gravée dans le marbre de l’histoire de la musique populaire. « Bye Bye Love » avait été proposée à plus de trente artistes avant d’atterrir entre les mains des Everly Brothers. Trente refus. Trente professionnels de la profession qui ont regardé cette chanson et ont dit non merci, pas pour moi. Parmi les recalés : Elvis Presley himself. Le King a dit non à ce qui allait devenir l’un des singles les plus vendus de 1957. Franchement, ça laisse songeur.
Selon la légende, et cette légende-là mérite d’être transmise de génération en génération, les Everly Brothers n’étaient pas non plus fous de joie à l’idée d’enregistrer ce morceau. Ce qui les a convaincus, paraît-il, c’est le cachet de 64 dollars chacun pour la session. Soixante-quatre dollars. Pour une chanson qui allait passer à la radio pendant des décennies et influencer tout ce qui allait suivre. L’histoire du rock est pleine de ces ironies savoureuses.
Et puis il y a le riff d’ouverture. Cette guitare acoustique, ces quelques notes descendantes qui précèdent l’entrée des voix, ce n’était pas dans la chanson originale des Bryant. C’est Don Everly qui l’a inventé, comme ça, dans le couloir du studio ou pendant l’une des répétitions. Une idée en passant. Un détail. Sauf que ce détail est devenu l’une des introductions les plus reconnaissables de l’histoire du rock’n’roll. La preuve que le génie, parfois, se cache dans les marges.
« Phil et Don étaient le duo au son le plus beau que j’aie jamais entendu. »
Dans les studios de Nashville, Chet Atkins, lui-même monument national, assistait aux sessions avec une fascination à peine dissimulée. On rapporte qu’il ne cessait de sourire en entendant ces deux voix se fondre l’une dans l’autre avec une précision horlogère que personne n’avait jamais atteinte. L’enregistrement de « All I Have to Do Is Dream », ce bijou sorti quelques mois après le disque, se fit en deux prises seulement. Deux prises. Ce n’est pas du travail, c’est de la grâce.
La dette que le rock moderne n’a jamais fini de rembourser
Il faut comprendre ce que représente The Everly Brothers dans la grande chaîne de l’histoire musicale du vingtième siècle pour mesurer l’ampleur du tremblement de terre. Ce disque de 1958 ne parle pas que de 1958. Il parle de tout ce qui allait suivre, de tout ce qui s’est construit sur ses fondations.
Les Beatles ? Paul McCartney a dit explicitement que Phil Everly était l’un de ses héros absolus et que le duo a été l’une des influences majeures du groupe de Liverpool. Écoutez « Please Please Me » et « Love Me Do » après avoir écouté les Everly : vous entendrez immédiatement la filiation, la manière dont Lennon et McCartney ont bâti leurs harmonies vocales sur ce modèle. Les Beatles se désignaient eux-mêmes, paraît-il, comme « les Everly Brothers anglais » au début de leur carrière. Rien de moins.
Simon and Garfunkel ? Paul Simon a grandi en écoutant Don et Phil. Cette façon qu’ont les deux voix de se rejoindre sur un accord, de créer une troisième voix imaginaire à partir de leur fusion, c’est exactement le principe harmonique que Simon et Garfunkel ont perfectionné sur « The Sound of Silence », « Scarborough Fair », « Bridge Over Troubled Water ». Sans les Everly Brothers, ces disques-là sonnent différemment. Peut-être qu’ils n’existent même pas.
On pourrait continuer la liste pendant des heures : les Beach Boys et leurs harmonies de surf, les Bee Gees et leurs faux-semblants vocaux, Crosby Stills Nash and Young et leur folk-rock cérébral. Tous ont, à un moment ou un autre, confessé leur dette envers ces deux gamins du Kentucky qui ont enregistré leur premier album pour 64 dollars chacun dans un studio de Nashville.
Le Rock and Roll Hall of Fame les a intronisés en 1986, parmi les premiers, dans la première vague historique, en reconnaissant officiellement qu’ils avaient « transformé la folk appalachienne, le bluegrass et la country en une forme de rock’n’roll richement harmonisée ». C’est une jolie phrase. Mais elle ne dit pas tout. Elle ne dit pas l’émotion physique qu’on ressent encore aujourd’hui en entendant ces deux voix se retrouver sur un accord parfait, avec cette évidence qui fait qu’on comprend immédiatement pourquoi le rock’n’roll a changé le monde.
The Everly Brothers de 1958 : un disque de 32 minutes qui a redessiné la carte de la musique populaire. Pas mal pour deux frères qui ne cherchaient qu’à gagner leurs 64 dollars.
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