1963 Album

The Impressions

par The IMPRESSIONS

4,0
Sortie 1963
Genres rhythm-n-blues · soul

Chicago, 1963 : Curtis Mayfield et les graines de la révolution soul

Il y a une ville qui bat au cœur du rhythm and blues américain des années soixante, et cette ville s’appelle Chicago. Pas New York avec ses studios Columbia, pas Los Angeles avec ses Beach Boys bronzés, Chicago, la ville des abattoirs et des vents, la ville où les blues du Mississippi sont montés du Delta pour se transformer en quelque chose d’électrique et d’urbain, la ville où un jeune homme de vingt ans nommé Curtis Mayfield allait, en 1963, lancer The Impressions vers les sommets et poser les premières pierres de ce qu’on appellerait plus tard la « soul consciencieuse ». L’album éponyme des Impressions, sorti cette année-là sur le label ABC-Paramount, est une bombe à retardement dont les éclats continueront de percer les chairs de la musique noire américaine pendant des décennies.

L’histoire du groupe est déjà en elle-même un roman. Formés en 1958 à Chattanooga, Tennessee, les Impressions avaient d’abord connu le succès avec For Your Precious Love en 1958, sous la houlette du chanteur Jerry Butler. Mais Butler était parti pour une carrière solo, entraînant dans son sillage les frères Brooks, et il ne restait plus que le trio Curtis Mayfield, Sam Gooden et Fred Cash. Plutôt que de se dissoudre dans le découragement, ces trois-là avaient décidé de tout recommencer, avec un son nouveau, un producteur différent, et une ambition décuplée.

The Impressions, Curtis Mayfield, Sam Gooden et Fred Cash, 1964
The Impressions (Curtis Mayfield, Sam Gooden, Fred Cash), publicité Billboard, 1964

Les morceaux phares : quand la soul rencontre la grâce

It’s All Rightvoilà un titre qui ressemble presque à une boutade mais qui cache en réalité l’un des singles les plus parfaits de toute la décennie soixante. Cette chanson est une explosion de joie pure, une affirmation de vie contre toute adversité, portée par les harmonies de gorge les plus soyeuses que Chicago ait jamais produites. Curtis Mayfield chante en falsetto, ce registre de voix haut et fragile qu’il maîtrise comme personne, et les réponses de Gooden et Cash tissent autour de lui un tapis de velours. Le tout s’envole jusqu’au numéro un du classement R&B et à la quatrième position des charts pop. En 1963 !

Gypsy Womancelle-là date en fait de 1961, mais elle figure sur l’album et constitue l’autre sommet absolu du disque. Cette chanson-là, Mayfield l’a composée à dix-neuf ans, et elle possède déjà tout ce qui fera sa signature : une mélodie qui monte et qui descend comme une conversation, des paroles imagées et mystérieuses, et ce falsetto angélique qui transforme chaque mot en caresse. La gitane de la chanson, mystérieuse, libre, insaisissable, est une métaphore de tout ce que Mayfield voulait être.

Minstrel and Queen, Grow Closer Together, I’m the One Who Loves Youl’album défile avec une consistance remarquable, sans temps mort, sans remplissage. Chaque chanson est une miniature parfaite, un bijou de trois minutes monté à la main par un artisan qui aurait décidé que rien de médiocre ne mérite d’être enregistré. Le producteur Johnny Pate a habillé ces chansons avec des arrangements orchestraux luxuriants, cordes, cuivres, percussions latines, qui donnent au disque une élégance qu’on n’attendait pas d’un groupe de rhythm and blues de Chicago.

« Nous voulions faire une musique qui fasse danser les gens, oui, mais aussi qui les fasse réfléchir. La joie et la conscience ne s’excluent pas. Au contraire, la vraie joie, c’est celle qui vient de se savoir vivant et libre. »

Curtis Mayfield, à propos de l’esthétique des Impressions

Coulisses et enregistrement : la magie de Johnny Pate

Le vrai héros de cet album, celui dont on ne parle pas assez, s’appelle Johnny Pate. Arrangeur et chef d’orchestre de jazz reconverti dans la soul, Pate avait une oreille absolue pour les superpositions harmoniques et une capacité hors norme à traduire les intuitions mélodiques de Mayfield en or orchestral. Quand Mayfield lui fredonnait une idée sur son guitarette accordée différemment des guitares standard, car oui, Mayfield avait une façon d’accorder sa guitare à lui seul, inventée pour compenser le fait qu’il ne savait pas jouer dans les positions classiques, Pate construisait autour une architecture sonore d’une sophistication sidérante.

Les sessions d’enregistrement se déroulaient principalement à Chicago, dans une atmosphère de confiance mutuelle et d’ambition commune. Mayfield, Gooden et Cash se connaissaient depuis l’enfance pour la plupart, ils avaient grandi ensemble à Cabrini-Green, la cité de logements sociaux nord de Chicago tristement célèbre, et cette intimité se sentait dans leurs harmonies. Ce n’était pas trois chanteurs qui se retrouvaient en studio, c’était trois frères qui communiquaient dans une langue inventée à force de s’écouter depuis l’adolescence.

ABC-Paramount, leur nouveau label après la débâcle Vee-Jay Records, leur laissait une latitude créative inhabituelle pour l’époque. Le producteur exécutif ne venait pas interférer dans les sessions. Mayfield, qui avait à peine vingt ans, dirigeait tout, les arrangements, les harmonies, le placement du micro. C’est extraordinaire si l’on y réfléchit : un garçon de vingt ans, noir, de la cité, dictait ses conditions à une major new-yorkaise en 1963.

The Impressions, photo promotionnelle 1964
The Impressions, photo promotionnelle parue dans Billboard, 1964

Héritage et impact : le père spirituel de la soul engagée

Les graines plantées sur cet album de 1963 donneront leurs fruits les plus explosifs quelques années plus tard, quand Mayfield et les Impressions embrasseront ouvertement la cause des droits civiques avec Keep On Pushing (1964) et People Get Ready (1965), cette dernière étant classée dans le top 10 des plus grandes chansons de tous les temps par Rolling Stone. Mais sans cet album éponyme, sans le succès commercial de It’s All Right qui prouva que la soul consciente pouvait toucher le grand public, ces chefs-d’œuvre n’auraient peut-être jamais vu le jour.

L’influence de Curtis Mayfield et des Impressions sur la musique noire américaine est proprement incalculable. Marvin Gaye, Al Green, Stevie Wonder, ils ont tous cité Mayfield comme une influence centrale. Dans les années soixante-dix, le hip-hop puisera abondamment dans le catalogue des Impressions. De Tupac Shakur à Kanye West, de Common à Kendrick Lamar, les samples de Curtis Mayfield irrigueront quatre décennies de rap américain. Tout commence ici, sur ce premier album de 1963, avec ce falsetto céleste qui monte vers les cintres et vous attrape le cœur au passage.

Un groupe, un album, onze chansons, et une révolution douce, soyeuse, irrésistible, qui transformera pour toujours la façon dont la musique noire américaine se raconte et se comprend elle-même.

— Discographie —

Plus de The IMPRESSIONS

Voir la fiche artiste →

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

The Impressions