This Is My Country, The Impressions (1968) : Curtis Mayfield et la fierté noire en chanson
Novembre 1968. Richard Nixon vient d’être élu président des États-Unis au terme d’une campagne qui a habilement exploité les peurs blanches suscitées par les émeutes des ghettos et les assassinats de Martin Luther King Jr. et Bobby Kennedy. Dans ce contexte politique explosif, les Impressions publient This Is My Country, un album dont le titre sonne comme une réclamation, comme un poing levé enveloppé de velours. C’est le premier disque du groupe sur Curtom Records, le label que Curtis Mayfield vient de fonder pour reprendre le contrôle total de sa musique et de son message.

La soul consciente : quand la musique prend le maquis
Curtis Mayfield est, en 1968, l’une des figures les plus respectées de la soul américaine. Avec les Impressions, groupe vocal de Chicago qu’il dirige depuis le début des années soixante, il a déjà signé des classiques comme « People Get Ready », véritable hymne du mouvement des droits civiques qui inspirera Van Morrison, Rod Stewart, Jeff Beck et des dizaines d’autres. Mais avec This Is My Country, Mayfield fait un pas supplémentaire dans l’engagement politique explicite, d’une audace qui tranche même avec ses propres standards.
La pochette de l’album est déjà une déclaration. Le groupe pose dans les décombres d’un ghetto américain, au milieu des gravats et des ruines, avec une dignité absolue. Cette image, qui évoque les photos de presse des émeutes de Newark et de Detroit de l’été précédent, est à la fois une accusation et un manifeste. Mayfield semble dire : voici notre réalité, voici notre pays, voici notre droit à en réclamer la pleine citoyenneté.
La chanson-titre est un chef-d’oeuvre de tension entre la célébration et la dénonciation. Dans ses paroles, Mayfield articule simultanément la fierté de l’appartenance nationale et la colère légitime face à l’injustice systémique. « Trop longtemps j’ai été ignoré et laissé à l’abandon, mais ce pays a aussi été construit par mes mains », chante-t-il avec une douceur qui rend l’accusation encore plus acérée. The Independent, dans un article de rétrospective, la classera parmi les vingt meilleurs albums de 1968, saluant la façon dont « Mayfield affiche sa fierté noire sur le titre entraînant dans lequel il célèbre et condamne simultanément le pays que son peuple habite ».
L’album ne se limite pas à la protestation politique. Mayfield était d’abord un mélodiste hors pair, un compositeur qui savait habiller ses messages les plus radicaux dans des arrangements de soie. Les ballades de l’album témoignent de l’autre versant de son génie : celui d’un homme capable d’écrire des chansons d’amour d’une délicatesse presque douloureuse. Les cuivres de l’arrangeur Riley Hampton enveloppent les voix du groupe avec une chaleur qui contraste magnifiquement avec la dureté du propos politique.
Les Impressions au complet, Samuel Gooden, Fred Cash et Richard Brooks aux côtés de Mayfield, forment un chœur d’une cohésion remarquable. Leurs harmonies vocales, héritières du gospel de Chicago et de la tradition des doo-wop groupes des années cinquante, sont portées à leur point de perfection sur cet album. Chaque voix occupe son espace avec une précision architecturale, chaque phrase est placée là où elle peut avoir le plus d’impact.
« Ce pays appartient aussi à nos frères noirs. Nous en réclamons la beauté et nous en refusons la honte. » Curtis Mayfield, à propos du message de This Is My Country, 1968
Anecdote remarquable : This Is My Country fut enregistré sur le propre label de Mayfield, Curtom Records, une décision qui lui permit de conserver le contrôle artistique total sur sa musique à une époque où les artistes noirs étaient souvent exploités par des maisons de disques qui leur laissaient peu de latitude créative et encore moins de revenus. Cette autonomie financière et artistique préfigure le mouvement de la black entrepreneurship musicale qui s’affirmera dans les décennies suivantes.
L’héritage de This Is My Country se mesure à l’aune de ce que Mayfield accomplira ensuite : Superfly (1972), la bande originale du film blaxploitation, qui poussera encore plus loin l’engagement politique tout en embrassant des sonorités funk et psychédéliques. Mais cet album de 1968 marque le tournant décisif, le moment où Mayfield décida que la musique pouvait être belle ET utile, qu’une chanson de soul pouvait faire danser et réfléchir en même temps. Un équilibre que très peu d’artistes dans l’histoire du rock et de la soul américaine ont réussi à maintenir aussi longtemps et aussi brillamment que lui.
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