Après Motown, la liberté et le doute
1972. Les Four Tops publient Nature Planned It chez ABC-Dunhill Records. C’est leur premier grand album en dehors de Motown, le label de Detroit qui les avait fait connaître au monde entier depuis 1964. Le départ de Motown n’est pas une séparation à l’amiable : c’est la fin d’une relation qui avait fait la gloire des Tops mais qui avait aussi imposé ses contraintes. Berry Gordy dirigeait son label avec une main ferme et des formules éprouvées. Les artistes qui voulaient évoluer, expérimenter, se renouveler se heurtaient à une résistance institutionnelle. En 1972, les Four Tops, comme Marvin Gaye et les Temptations avant eux, cherchent une plus grande liberté.
Levi Stubbs est l’un des grands chanteurs de soul américaine. Sa voix de ténor dramatique, capable d’une intensité émotionnelle qui fait trembler, est l’instrument central des Four Tops depuis leur début. Il chante avec son corps entier, avec une conviction physique qui est aussi perceptible sur disque qu’en concert. Abdul « Duke » Fakir, Renaldo « Obie » Benson et Lawrence Payton complètent le quartet vocal avec des harmonies qui sont le produit de plus de quinze ans de chant commun. Ces quatre hommes se connaissent musicalement à un niveau de précision que seule la durée peut construire.
L’album reflète le son soul du début des années 1970 : plus funk, plus groove, plus libre dans ses arrangements que les productions Motown de la décennie précédente. Il y a des cuivres utilisés dans une tradition soul-funk qui doit autant à Stax qu’à Motown, des guitares rythmiques aux sonorités plus contemporaines, des lignes de basse plus mobiles. Les Four Tops s’adaptent sans renier leur identité.
La soul de la Nouvelle-Orléans et la soul de Detroit avaient des approches différentes mais les Four Tops incarnaient la fusion des deux traditions. La précision Motown – les arrangements soignés, les séquences de cordes méticuleuses, les rythmes calibrés – était la base, mais Levi Stubbs y ajoutait toujours quelque chose de plus brut, de plus instinctif, qui rappelait les grandes voix du gospel du Sud.
Nature Planned It montre les Four Tops en train de négocier cette transition avec la dignité qu’on attendait de musiciens de leur expérience. Ils n’abandonnent pas ce qui les a faits, mais ils cherchent a le mettre a jour, a le rendre pertinent pour un public des années soixante-dix qui avait grandi avec Sly Stone et Marvin Gaye et qui attendait quelque chose de plus contemporain que les productions Motown de la grande période.
Il faut aussi noter que les Four Tops ont maintenu une remarquable cohésion de groupe au fil des décennies – la meme formation de quatre membres pendant plus de quarante ans, jusqu’a la mort de Lawrence Payton en 1997. Cette longévité est rarissime dans la musique populaire et témoigne d’une solidarité et d’un respect mutuels qui se sont maintenus meme quand les succès commerciaux se sont faits plus rares. Nature Planned It est un document de cette cohésion : quatre voix qui se connaissent si bien qu’elles peuvent anticiper les moindres inflexions les unes des autres.
La production d’ABC/Dunhill sur cet album est différente de celle de Motown – moins polissée, plus contemporaine – et certains fans de la première heure ont mis du temps a s’y adapter. Mais rétrospectivement, on entend une évolution logique et respectueuse du talent du groupe, une façon de les amener vers un nouveau public sans les trahir.
Levi Stubbs et l’art de l’intensité
La carrière des Four Tops commence en 1953 à Detroit, quand Levi Stubbs, Abdul Fakir, Renaldo Benson et Lawrence Payton, tous lycéens, forment le groupe pour une soirée scolaire. Cette formation originale ne changera pas pendant plus de quarante ans. Ce qui est presque sans précédent dans l’industrie du disque, où les changements de lineup sont la règle plutôt que l’exception. La stabilité des Four Tops est l’une des raisons de la cohésion de leur son : quatre voix qui se sont trouvées et ne se sont jamais quittées.
Les grands succès Motown des Four Tops constituent une liste qui résume une bonne partie de l’histoire de la soul américaine des années 1960 : I Can’t Help Myself (Sugar Pie, Honey Bunch), Reach Out I’ll Be There, Bernadette, Standing in the Shadows of Love, Seven Rooms of Gloom. Ces chansons, principalement écrites par le duo Holland-Dozier-Holland, ont définit le son Motown autant que les productions des Supremes ou des Temptations.
Sur Nature Planned It, les Four Tops explorent des territoires plus contemporains. Certaines chansons lorgnent vers le gospel, d’autres vers un funk plus direct. Il y a une déclaration d’indépendance implicite dans ces choix : nous sommes capables de nous adapter, de nous renouveler, sans perdre ce qui nous définit. C’est la vérité. Levi Stubbs peut chanter n’importe quel style et le marquer de sa personnalité vocale irremplaçable.
Detroit et la tradition
Les Four Tops sont des ambassadeurs de la tradition soul noire américaine. Ils viennent de Detroit, ville industrielle, ville de l’automobile, ville où Berry Gordy avait fondé son empire musical en 1959 avec huit cents dollars empruntés à sa famille. Motown et Detroit sont inséparables, et les Four Tops portent en eux l’histoire de cette ville et de cette musique.
Lawrence Payton mourra en 1997. Melvin Franklin des Temptations, Levi Stubbs lui-même (décédé en 2008), et Obie Benson (décédé en 2005) : le groupe des origines disparaîtra progressivement au fil des années. Mais la musique reste, et Nature Planned It, dans sa façon de chercher un nouveau souffle après Motown, témoigne d’une vitalité artistique qui ne s’est jamais vraiment éteinte chez ces hommes qui avaient choisi de rester ensemble quand toute logique commerciale les aurait séparés.
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