1966 Album

The Supremes A’ Go-Go

par The SUPREMES

4,0
Sortie 1966
Genres soul

The Supremes, « The Supremes A’ Go-Go » : Motown S’Emballe Et Le Monde Suit Le Rythme

Septembre 1966. Le Billboard 200 des albums vient de faire quelque chose qu’il n’avait jamais fait. Un groupe féminin atteint la première place. Pas n’importe quel groupe, pas n’importe quelle première place. The Supremes avec « A’ Go-Go » délogent les Beatles de la tête du classement. Les Beatles. Vous avez compris l’ampleur du fait. Dans l’Amérique de 1966, encore profondément raciste, encore en train de légiférer sur les droits civiques, trois femmes noires de Detroit viennent de battre les quatre garçons de Liverpool à leur propre jeu.

C’est Berry Gordy qui a fabriqué ce moment. Berry Gordy, ex-ouvrier sur les chaînes de montage de Ford à Detroit, qui décide un jour que la musique peut être fabriquée avec la même efficacité qu’une automobile. Chaque composant à sa place, chaque étape dans l’ordre, contrôle qualité impitoyable. La Motown, c’est Ford appliqué au soul. C’est le génie absolu de Gordy, et c’est aussi ce qui le rendra controversé pour toujours, cette façon de transformer des artistes en produits, si parfaits, si polis, si délicieusement vendables.

« Berry nous apprenait à marcher, à parler, à nous tenir à table, à sourire sans sourire trop. Il voulait qu’on puisse dîner avec le président et revenir chanter dans un club de Harlem le lendemain. » Diana Ross

Detroit 1959 : La Naissance D’Une Légende Manufacturée

Les Supremes commencent comme les Primettes, quartette de lycéennes du Brewster-Douglass Housing Projects, quartier noir de Detroit. Gordy les trouve trop jeunes, les renvoie à l’école, leur dit de revenir quand elles auront leur diplôme. Elles reviennent. Il les signe. Il les rebaptise. Et puis pendant deux ans, il ne se passe presque rien. Huit singles pour Motown sans succès notable. Dans une autre logique industrielle, on les aurait renvoyées. Gordy tient bon.

1964. « Where Did Our Love Go ». Numéro un. La machine s’emballe. Entre 1964 et 1969, les Supremes vont accumuler douze numéros un au Billboard Hot 100. Douze. Un record qui ne sera pas dépassé avant des décennies. Et au centre de tout ça, Diana Ross, cette voix fine et précise comme un scalpel, cette présence scénique d’une sophistication absolue, cette façon d’habiter une mélodie sans jamais l’écraser.

Mais revenons à « A’ Go-Go ». L’album est une compilation de reprises de tubes go-go et de rhythm’n’blues de l’époque, ce qui peut sembler paresseux dit comme ça mais qui révèle en réalité la stratégie géniale de Gordy : prouver que les Supremes peuvent s’approprier n’importe quel matériau et le transformer en or Motown. « You Can’t Hurry Love », déjà un hit, ouvre les hostilités. « Come and Get These Memories », « This Old Heart of Mine », l’album est une démonstration de force déguisée en légèreté.

Holland-Dozier-Holland : La Sainte Trinité De Detroit

Derrière les Supremes, il y a une équipe de composition qui mérite son propre monument. Brian Holland, Lamont Dozier, Eddie Holland. HDH pour les initiés. Ces trois hommes vont écrire un nombre absurde de classiques pour Motown, avec une productivité qui donne le vertige rétrospectivement. Ils travaillent dans les studios Hitsville U.S.A. de Detroit comme des ouvriers de l’usine, arrivant tôt, partant tard, construisant des chansons avec la même méthode que Gordy construisait des labels, composant à la chaîne et en livrant à la chaîne.

Leur secret : le hook. L’accroche irrésistible qui entre dans le cerveau et ne ressort plus. « Baby Love », « Stop! In the Name of Love », « Back in My Arms Again », chaque titre HDH pour les Supremes est une leçon de construction mélodique. La mélodie doit être chantable par n’importe qui en trente secondes. Les paroles doivent traiter d’amour, de perte, de désir, en termes suffisamment universels pour toucher une adolescente blanche de l’Iowa et une femme noire de Chicago simultanément.

The Supremes A Go-Go - Pochette Album 1966 Motown

Florence Ballard Et Mary Wilson : Les Fantômes Du Trio

On ne peut pas parler des Supremes sans parler de ce qu’on ne voit pas dans les photos officielles. Florence Ballard, co-fondatrice du groupe, voix de contralto d’une profondeur qui dépasse tout ce que Diana Ross peut faire dans les aigus, est progressivement marginalisée par Gordy qui mise tout sur Ross. Mary Wilson, l’autre pilier, regarde la dynamique du trio se déséquilibrer avec une résignation douloureuse qu’elle racontera en détail dans ses mémoires.

Cette tension interne donne en réalité une épaisseur tragique au mythe des Supremes. Derrière les sourires de poupées, les robes de sequins coordonnées, les chorégraphies au millimètre, il y a une histoire humaine complexe, une rivalité, des jalousies, des ambitions contrariées. Florence Ballard sera renvoyée du groupe en 1967, remplacée par Cindy Birdsong. Elle mourra en 1976, à 32 ans, dans la pauvreté et l’oubli relatif. C’est le revers sombre du rêve Motown.

Mais en 1966, tout ça est encore caché derrière le vernis parfait. « A’ Go-Go » s’impose comme une déclaration de puissance. L’album numéro un délogeant les Beatles, c’est symboliquement une révolution douce, une victoire de la soul américaine sur la pop britannique, une victoire de Detroit sur Liverpool, de la communauté noire sur la domination blanche des charts. Berry Gordy a construit exactement ce qu’il voulait : un produit si parfait qu’il brise les frontières raciales par le simple fait d’être irrésistible.

Quand Phil Collins reprendra « You Can’t Hurry Love » en 1983 et en fera un hit planétaire, il rendra sans le savoir un hommage à cette machine extraordinaire. Quand Beyoncé construira son empire sur les mêmes principes de contrôle absolu de l’image et du son, elle marchera dans les sillons tracés par Gordy et ses Supremes. Le go-go de 1966 n’a pas de rides. Il court encore.

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