Sortie 1969
Genres funk · rhythm-n-blues · soul

En 1968, les Temptations sont face à un choix existentiel. Le groupe qui avait défini le son classique de la Motown avec « My Girl », « Ain’t Too Proud to Beg » et « Beauty Is Only Skin Deep » , harmonie vocale parfaite, production rutilante, choreography synchronisée , se retrouve dans un monde musical qui a radicalement changé. Le Summer of Love, James Brown, Jimi Hendrix, Sly Stone , la musique noire américaine se radicalise et se psychédélise. Les Temptations doivent évoluer ou mourir artistiquement.

Norman Whitfield, le producteur, est l’homme qui les sauve. Blanc dans un label dirigé par des Noirs, technicien d’enregistrement au génie indiscutable, Whitfield comprend avant tout le monde que les Temptations peuvent absorber les influences psychédéliques et les sortir transformées en quelque chose de proprement extraordinaire. Cloud Nine, sorti en 1969, est la première grande réalisation de cette vision.

Le changement est immédiatement audible. Les arrangements de « Cloud Nine » , guitares wah-wah, basse fonky, percussions afro-cubaines, choeurs qui tournent en boucle comme un mantra , ont absolument rien à voir avec « My Girl ». Dennis Edwards, qui a remplacé David Ruffin comme chanteur principal, apporte une voix plus rauque, plus urbaine, qui convient parfaitement à cette musique plus abrasive. Otis Williams, Melvin Franklin, Paul Williams, Eddie Kendricks , les voix des Temptations sont toujours là, mais dans un contexte radicalement différent.

« Cloud Nine » elle-même , chanson sur l’évasion dans les drogues, avec un texte aussi ambigu qu’une politique de studio Motown le permettait , est un chef-d’oeuvre de production psychédélique. Les couches de guitare, la polyrythmie, la voix d’Edwards qui monte et descend sur des notes qu’on n’attendait pas , tout ça crée un tourbillon sonore d’une densité inédite pour un groupe Motown. Berry Gordy, le patron du label, était réticent au début, mais les chiffres de vente l’ont convaincu.

« Runaway Child, Running Wild » est le deuxième grand moment de l’album , onze minutes en version complète, réduite pour le 45 tours. Une histoire de fugue adolescente racontée sur un groove interminable qui ne s’arrête jamais, ne résout jamais, continue de tourner comme le problème lui-même. Cette façon de traiter la durée musicale , d’utiliser la longueur comme élément signifiant , préfigure les longues suites psychédéliques du funk de Parliament-Funkadelic dans les années soixante-dix.

Norman Whitfield avait compris quelque chose d’essentiel : la soul noire américaine n’était pas condamnée à rester dans ses formes traditionnelles. Elle pouvait absorber le psychédélisme blanc, le recycler dans une tradition afro-américaine profonde, et en ressortir avec quelque chose de nouveau qui n’appartenait exclusivement ni à la tradition noire ni à la tradition blanche. C’était la vision la plus profonde de Sly Stone, réalisée ici dans le cadre contraignant d’une major label de Detroit.

L’album remporte le Grammy de la meilleure performance R&B en 1969 , premier Grammy de la carrière des Temptations. Cette reconnaissance institutionnelle est importante car elle signifie que le grand public et l’industrie ont approuvé cette mutation. Les Temptations ne s’étaient pas suicidés commercialement en changeant de style , ils avaient ouvert un nouveau territoire.

Sur X : @thetemptations

La suite de la collaboration Whitfield-Temptations , Psychedelic Shack, All Directions, Masterpiece , sera un des chapitres les plus fascinants de la musique noire américaine des années soixante-dix. Whitfield poussera la psychédélisation de plus en plus loin, avec des succès et des excès, jusqu’à ce que la formule s’épuise au milieu de la décennie.

Mais Cloud Nine est le point de départ , le moment où l’un des groupes les plus importants de la pop américaine a décidé de se réinventer plutôt que de se répéter. Cette décision avait un courage réel, dans une industrie musicale qui préfère toujours la sécurité de la répétition à l’incertitude de l’innovation. Les Temptations ont choisi l’incertitude. Et ils ont eu raison.

L’histoire des Temptations est inséparable de l’histoire de la Motown, et l’histoire de la Motown est inséparable de l’histoire de la communauté noire de Detroit. Quand les Temptations se psychédélisent sur Cloud Nine, ils ne font pas que changer de style musical , ils reflètent une évolution plus profonde dans la conscience politique et culturelle de la communauté noire américaine post-King, post-été 1968, post-assassinats. La soul classique de la première période des Temptations exprimait un espoir dans l’intégration. La psychedelic soul de Whitfield exprime quelque chose de plus ambigu, de plus complexe.

Norman Whitfield sera le producteur de référence des Temptations pour presque toute la décennie soixante-dix, même si ses méthodes deviendront de plus en plus imposantes , certains membres du groupe lui reprocheront d’avoir trop contrôlé les sessions, de ne pas avoir laissé assez d’espace à leur contribution artistique personnelle. Ces tensions créatives, documentées dans les mémoires de plusieurs membres du groupe, n’empêchent pas les albums de cette période d’être parmi les plus intéressants de la discographie Motown.

Les Temptations en 1969 sont aussi une histoire de voix. Dennis Edwards, qui remplace Ruffin sur Cloud Nine, est un chanteur d’une puissance différente , plus rauque, moins romantique, plus adapté à la psychedelic soul que Ruffin ne l’aurait été. Eddie Kendricks, le falsettiste du groupe, trouve sur cet album de nouveaux moyens d’utiliser sa voix dans des contextes rhythmiques plus complexes. Paul Williams et Melvin Franklin, les voix graves, ancrent l’ensemble dans une tradition gospel que la production de Whitfield ne cherche pas à effacer mais à réorienter.

La réussite de Cloud Nine donnera à Norman Whitfield une confiance et une liberté créatives croissantes dans les années soixante-dix. Ses arrangements deviendront de plus en plus élaborés, ses productions de plus en plus imposantes, ses ambitions artistiques de plus en plus grandes. C’est un phénomène rare dans l’industrie du disque : un producteur qui grandit avec ses artistes plutôt que de les enfermer dans une formule commerciale stable.

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