1964 Album

Four Tops

par The FOUR TOPS

4,0
Sortie 1964
Genres soul

Hitsville U.S.A. et la Promesse de Detroit : La Genèse des Four Tops

Detroit, 1954. Quatre adolescents se rencontrent lors d’une soirée et décident de former un groupe vocal. Levi Stubbs, Abdul « Duke » Fakir, Renaldo « Obie » Benson et Lawrence Payton, ils viennent tous du même quartier de Detroit, ils ont tous ce désir ardent de chanter, et ils ont tous cette chimie vocale particulière qui distingue les grands groupes des groupes ordinaires. Pendant dix ans, ils vont frapper à toutes les portes, changer de label plusieurs fois, passer à un cheveu du succès sans jamais vraiment y toucher.

Et puis Berry Gordy Jr. leur ouvre les portes de Motown. Et les portes de l’éternité avec.

Le premier album éponyme des Four Tops sort en 1964, un album construit autour des singles qui ont commencé à leur donner une visibilité nationale. Baby I Need Your Loving, leur première collaboration avec le trio de compositeurs Holland-Dozier-Holland, avait atteint le numéro 11 du Billboard Hot 100 à l’automne 1964 et s’était vendu à plus d’un million d’exemplaires. Pour un groupe qui attendait son heure depuis dix ans, c’était la promesse enfin tenue. C’était le début de quelque chose d’immense.

The Four Tops en 1967
The Four Tops en 1967, photo Arnie Lee

Les Morceaux Phares : Levi Stubbs et la Voix du Désespoir Magnifique

On ne parle pas assez de Levi Stubbs. Dans un panthéon vocal qui inclut Marvin Gaye, Stevie Wonder, Otis Redding et Smokey Robinson, Stubbs occupe une place à part, celle du chanteur qui chante avec ses tripes, avec ses os, avec tout ce qu’il a de vivant en lui. Sa voix est rugueuse là où celle de Gaye est soyeuse, urgente là où celle de Robinson est caressante. Et cette urgence particulière donne aux chansons des Four Tops une qualité émotionnelle que leurs contemporains atteignaient rarement.

Baby I Need Your Loving est le morceau d’ouverture et la pièce maîtresse de l’album. Holland-Dozier-Holland avaient écrit quelque chose de parfait : une progression harmonique qui monte inexorablement, une ligne de piano qui martèle comme un cœur qui s’emballe, et au sommet de tout ça, la voix de Stubbs qui supplie, exige, implore. Ce n’est pas une chanson d’amour ordinaire, c’est une déclaration d’état d’urgence émotionnel.

Without the One You Love (Life’s Not Worth While) enfonce le clou avec une sophistication rythmique impressionnante. Les Funk Brothers, ces musiciens de session anonymes qui jouaient sur tous les disques Motown, sont au sommet de leur art. La basse de James Jamerson trace des lignes mélodiques qui sont des œuvres d’art à elles seules. La guitare de Robert White crépite. Les cuivres de la section de corne Motown rutilent.

« Levi Stubbs ne chantait pas les chansons, il les vivait en temps réel, sous vos yeux, dans votre poitrine. Quand il criait Baby I Need Your Loving, vous saviez qu’il avait raison. »

Ask the Lonely complète ce trio gagnant avec une mélancolie plus posée, plus nocturne. C’est la face cachée des Four Tops, pas le désespoir qui hurle, mais le désespoir qui attend dans le noir, patiemment, avec une dignité bouleversante.

Hitsville U.S.A. : La Fabrique du Rêve

Le Studio A de Motown au 2648 West Grand Boulevard à Detroit était un endroit légendaire même avant de devenir légendaire. Dans cette maison convertie en studio d’enregistrement, Berry Gordy Jr. avait installé quelque chose d’unique dans l’histoire de la musique populaire : une chaîne de production verticalement intégrée où les compositeurs, les arrangeurs, les musiciens de session et les artistes travaillaient ensemble dans une synergie créative permanente.

Holland-Dozier-Holland, Brian Holland, Lamont Dozier, Eddie Holland, formaient le trio compositionnel le plus efficace de l’époque. Ils écrivaient sur mesure pour chaque artiste, comprenant intuitivement que Levi Stubbs avait besoin de chansons qui lui permettaient de crier sans jamais sonner vulgaire. Ils lui donnaient des mélodies qui montaient vers des notes impossibles, et il les atteignait toujours.

Les Funk Brothers enregistraient souvent en live, tous ensemble, dans le même studio. Cette façon de faire, si différente des productions overdubbed qui allaient bientôt devenir la norme, donnait aux disques Motown une cohésion organique, une chaleur humaine que les machines ne pourraient jamais reproduire exactement.

The Four Tops au Grand Gala du Disque, 1968
The Four Tops au Grand Gala du Disque, Amsterdam, 1968, Ron Kroon / Anefo, Nationaal Archief

L’Héritage : Soixante Ans de Loyauté Vocale

Les Four Tops n’ont jamais changé de formation. Pendant quarante-quatre ans, de 1954 à 1997, date du décès de Lawrence Payton, les mêmes quatre hommes ont chanté ensemble. Cette loyauté est presque sans équivalent dans l’histoire du rock et de la soul. Elle explique peut-être pourquoi leur son était si cohérent, si immédiatement reconnaissable : quand on chante ensemble depuis l’adolescence, les voix apprennent à s’ajuster l’une à l’autre comme des organismes vivants.

Cet album debut annonçait une décennie de chefs-d’œuvre : I Can’t Help Myself (Sugar Pie Honey Bunch), Reach Out I’ll Be There, Bernadette, Shake Me Wake Me. Chacune de ces chansons allait devenir un standard de la soul music mondiale. Chacune portait dans son ADN cette tension émotionnelle que l’on entend déjà sur Baby I Need Your Loving.

Aujourd’hui, le nom Four Tops est synonyme d’une certaine idée de la grandeur vocale, cette capacité à transformer une chanson populaire en déclaration d’humanité. L’album de 1964 est la première pierre d’un édifice sonore qui tient toujours debout, soixante ans après, avec la même dignité absolue.

La note des passionnés

4,0 /5

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