1965 Album

The Temptations Sing Smokey

par The TEMPTATIONS

4,0
Sortie 1965
Genres rhythm-n-blues · soul

La genèse : Motown, Smokey Robinson et l’alchimie de cinq voix de Detroit

Detroit, Michigan, 1965. Dans les locaux du 2648 West Grand Boulevard, la maison que tout le monde connaîtra sous le nom de Hitsville U.S.A., Berry Gordy a construit quelque chose qui tient à la fois de l’usine à rêves et du laboratoire de musique le plus avancé de son époque. La Motown, c’est une chaîne de production appliquée à l’art : des songwriters qui ponctionnent leur cerveau chaque matin pour livrer des hits, des musiciens maisons (les légendaires Funk Brothers) qui jouent sur tout, des arrangements qui semblent coulés dans l’or et du velours.

Et au cœur de cette machine, il y a deux entités qui forment un duo indissociable : The Temptations et Smokey Robinson. Le premier est un groupe vocal de cinq hommes, Otis Williams, Melvin Franklin, Paul Williams, Eddie Kendricks et David Ruffin, dont les harmonies vocales défient les lois naturelles de la physique acoustique. Le second est William « Smokey » Robinson, songwritter-poète attaché à Miracles, dont la plume délicate taille des diamants mélodiques dans la gangue du quotidien.

The Temptations Sing Smokey est une idée simple et géniale : offrir aux Temptations l’intégralité du répertoire de Robinson. Pas de hasard dans cette décision. Gordy sait qu’il possède là deux de ses atouts majeurs, et que leur union produira forcément quelque chose d’exceptionnel. Il a raison. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que ce disque deviendra l’une des pierres angulaires de tout ce qu’on appellera plus tard la soul music.

L’album sort en mars 1965, dans une Amérique qui se déchire sur la question des droits civiques. À Selma, Alabama, des manifestants pacifiques se font matraquer sur le Pont Edmund Pettus. Et sur les ondes radio, les Temptations chantent l’amour avec une sophistication et une grâce qui semblent défier l’ordre brutal du monde extérieur. Cette dualité, beauté de la musique contre laideur de la réalité, est au cœur de ce que la Motown a toujours représenté.

The Temptations, photo de presse 1964 par James J. Kriegsmann
The Temptations en 1964, photo de presse par James J. Kriegsmann

Les morceaux : un cours magistral en cinq voix sur l’art de chanter l’amour

L’album commence avec The Way You Do the Things You Dodéjà un classique au moment de sa sortie, premier vrai hit des Temptations, une chanson dont la métaphore filée (« You could have been a broom / The way you swept me off my feet ») est un monument d’élégance populaire. Le mid-tempo bascule entre urgence et nonchalance, et les cinq voix s’entrelacent avec une précision d’horlogerie suisse.

My Girlla chanson qui a révélé les Temptations au monde entier, est ici dans toute sa splendeur. David Ruffin qui pose cette mélodie simple sur un lit d’harmonies enveloppantes. Cette ligne d’introduction à la guitare, Robert White au service d’une des plus belles mélodies jamais écrites. Et Smokey Robinson dans le texte, qui a condensé tout ce que l’amour peut avoir de lumineux en quatre couplets et un refrain.

Mais ce qui distingue cet album des simple compilations de hits, c’est la profondeur des faces B et des chansons moins connues. You’ll Lose a Precious Love montre une facette plus mélancolique des Temptations, une soul brumeuse, nocturne, qui préfigure les grandes balades de la fin des années 1960. Eddie Kendricks, ce ténor de légende à la voix de fausset cristalline, livre là une des plus belles performances vocales de sa carrière.

Since I Lost My Baby est peut-être la chanson la plus poignante de l’ensemble, Smokey Robinson y déploie une économie poétique bouleversante, et les Temptations transforment cette simple histoire de rupture en quelque chose qui touche à l’universel. La prod de Harvey Fuqua et Johnny Bristol est d’une sobriété qui sert parfaitement le texte : quelques cordes, les Funk Brothers en soutien discret, et ces voix qui portent tout.

« Quand Smokey écrit une chanson pour toi, c’est comme si quelqu’un t’avait confectionné un costume sur mesure. Ça te va parfaitement, et tu te demandes comment tu faisais avant. »

David Ruffin, The Temptations

Les coulisses : les Funk Brothers, le vrai secret de Hitsville U.S.A.

On parle des Temptations. On parle de Smokey Robinson. Mais on oublie trop souvent les véritables architectes invisibles de ce son : les Funk Brothers. Ces musiciens de studio anonymes, James Jamerson à la basse, Benny Benjamin à la batterie, Earl Van Dyke aux claviers, Robert White et Joe Messina aux guitares, ont joué sur plus de numéros un au hit-parade américain que n’importe quel autre groupe de musiciens de l’histoire.

James Jamerson mérite une mention particulière. Sa ligne de basse sur My Girlsimple en apparence, d’une sophistication vertigineuse à l’analyse, est un modèle d’économie musicale. Jamerson ne fait pas de l’esbroufe ; il construit des fondations. Et sur ces fondations, les Temptations peuvent construire n’importe quelle cathédrale.

Les sessions Motown fonctionnent selon un protocole bien rodé. Les Funk Brothers enregistrent les pistes instrumentales (sans les chanteurs présents), souvent plusieurs chansons par jour. Puis les vocaux sont ajoutés. Les arrangements d’orchestre arrivent en dernier. Cette méthode industrielle, qui hérisse le poil des puristes du jazz, produit une cohérence sonore unique : le « Motown Sound », reconnaissable entre tous.

Smokey Robinson, lui, écrit ses chansons avec une facilité qui confine au surnaturel. Il parle de ses lyrics comme d’un artisan parlerait de son travail quotidien : « Je me lève le matin et j’essaie d’écrire quelque chose de beau. » Cette modestie cache un génie mélodique et lyrique qui place Robinson au même niveau que Gershwin ou Cole Porter dans le panthéon de la chanson américaine.

The Temptations sur le plateau de l'Ed Sullivan Show
The Temptations sur le plateau de l’Ed Sullivan Show

L’héritage : la soul music, mode d’emploi pour l’éternité

Cinquante ans après sa sortie, The Temptations Sing Smokey reste un document sonore capital pour comprendre comment la soul music a conquis le monde. Il y a dans cet album une leçon de chant, cinq voix qui se respectent, qui se soutiennent, qui ne cherchent jamais à se dominer les unes les autres, qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de la musique vocale américaine du XXe siècle.

L’influence de cet album court dans les veines de la pop music contemporaine. Boyz II Men l’a absorbé. Michael Jackson l’a étudié. Et les nuances harmoniques qu’on retrouve dans la soul actuelle, de John Legend à D’Angelo en passant par Bruno Mars, portent la marque invisible de ces cinq hommes de Detroit et de leur scribe favori.

Mais peut-être plus important encore, cet album est un témoignage de ce que la musique noire américaine a produit de plus raffiné dans sa quête d’excellence. Dans l’Amérique de 1965, la Motown était une réponse esthétique à l’oppression systémique : « Nous créons de la beauté, de la sophistication, de l’émotion universelle. Essayez de nous nier maintenant. »

On ne peut pas. On ne pourra jamais. The Temptations Sing Smokey le prouve, chanson après chanson, harmonie après harmonie, pendant trente-trois minutes de grâce absolue.

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